Perdre un enfant, « ça ne se dit pas »…

Une pétition pour faire naître un néologisme...

Une pétition pour faire naître un néologisme…

Quand j’ai passé mon bac de philo, j’avais choisi un sujet qui posait à peu près cette question : « Notre pensée est-elle prisonnière de la langue que nous parlons ? » Depuis, j’ai toujours… pensé que l’on pensait avec la richesse de son vocabulaire. Celui-ci permet d’approcher des nuances qui alimentent une réflexion plus complexe, que les finesses de la formulation peuvent rendre compte de situations aux facettes multiples, d’une infinité de nuances de gris. J’ai toujours senti que quelque chose qui ne se désignait pas clairement n’était pas tout à fait « pensable »… et j’ai fini par constater que la bataille des « éléments de langage » en politique, en communication ou ailleurs était la vraie bataille des consciences. Le choix des mots peut vous retourner le cerveau. Alors, quand j’ai lu le récit de Marie dans Psychologies Magazine d’avril, j’ai compris ce qu’elle entendait par être « mot-dite »…

Elle raconte dans un article-témoignage que depuis qu’elle a perdu son fils unique de 19 ans, tombé accidentellement d’un toit, elle se bat avec l’indicible au sens propre : il y a des veufs et des orphelines… mais aucun mot n’existe pour désigner le parent endeuillé par la perte d’un enfant. La plupart des instances contactées lui ont répondu qu’elles « ne voyaient pas la nécessité d’un néologisme ». Manifestement, la langue doit rester vivante… donc la mort doit rester en dehors de tout ça. Le Conseil économique, social et environnemental lui ayant répondu qu’il pouvait être saisi si un certain nombre de citoyens l’interpellaient, Marie décide donc de lancer une pétition intitulée « Ça ne se dit pas ». Un mot précis, ce n’est pas comme une suite de mots douloureusement choisis pour exprimer le drame passé. Pouvoir dire en un seul mot qu’on est une personne qui a perdu un enfant, cela change plus de choses qu’on ne le croit. Aussi étonnée du constat linguistique que touchée par sa démarche, j’ai commencé à chercher…

J’ai imaginé « afantide ». Ce mot me parle, car il sonne comme apatride (dont il reprend le préfixe privatif a-) ou Atlantide. Le deuil d’un enfant ne se fait jamais complètement… plus encore que n’importe quel deuil. Le manque est là et on apprend à boitiller avec, tout au plus. Il y a une forme d’exil, lié à un lien qu’on ne retrouvera plus mais qui nous a marqué à jamais dans notre identité.

J’ai aussi pensé à l’adjectif « défilié » qui souligne avec le préfixe « dé » ce qui est ôté au parent (le fils ou la fille)… comme on est défiguré, délabré, détaché… et parce que ce deuil est un « défi » que nous lance aussi la vie.

J’offre ces deux propositions à Marie et à tous les parents qui ne savent plus se nommer.

Le lien vers la pétition « Ça ne se dit pas »

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5 réflexions sur “Perdre un enfant, « ça ne se dit pas »…

  1. salianne dit :

    Un billet intéressant et sérieux, je vous en remercie. Bien sûr ce n’est que récemment qu’un parent peut espérer que tous ses enfants le survivent. En anglais, quelqu’un a suggéré le mot ‘shadow’ pour décrire un parent endeuillé par la mort d’un enfant. Ça veut dire ‘ombre’ et résonne avec le mot ‘widow’ (veuve).

  2. Erick L dit :

    Pétition signée !

  3. Merci d’aborder ce sujet difficile.
    On m’a dit un jour que le mot « orphelin » s’appliquait aussi aux parents en deuil, étymologiquement parlant. Je trouve cela mieux d’étendre l’usage d’un mot qui existe déjà. Essayer d’imposer un néologisme sur une situation déjà taboue, ça relève du défi !

    • Merci Amandine. Favoriser l’usage d’un néologisme est effectivement toujours un défi…sauf pour ceux qui se glissent dans notre langue on ne sait trop comment 😉 Concernant l’étymologie du mot « orphelin », je serais curieuse de savoir ce qui dans son étymologie autorise à penser que cela puisse s’appliquer aussi aux parents en deuil. Il arrive qu’on devienne en quelque sorte l’enfant de ses propres enfants.. mais ce n’est jamais bon signe. En tout cas, un grand bienvenue sur VousTombezPile…

      • amandine M dit :

        Comme c’est une personne en qui j’ai toute confiance qui m’a dit ça pour me consoler, je n’ai pas mis en doute son savoir. Mais j’avoue que je n’ai pas trouvé confirmation…

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