Vous aimerez peut-être cette sujétion.

 Suis-je un algorithme ?

Suis-je un algorithme ?

Jean d’Ormesson a raison : la langue française est formidable. À partir de deux étymologies différentes, elle a créé deux homonymes qui nous tendent un piège : suggestion (du latin suggestio qui veut dire ajouter) et sujétion (du latin subjectio qui veut dire soumettre). L’un nous laisse croire que les conseils sont gratuits et dénués d’influence… alors que l’autre avance clairement avec le glaive de l’autoritarisme à la main. Ne partez pas : ce n’est pas la séance du dico à l’Académie Française… Non, en fait, ce qui est formidable, c’est que la révolution numérique et ses nouvelles habitudes nous amènent à chatouiller un nouveau lien secret entre ces deux mots…

Les affinités commerciales sont électives

Vous comme moi, nous n’échappons pas lors de nos balades sur le Net à de constantes « suggestions » : « Vous pourriez aimer aussi… », « A lire aussi », «Vous pourriez également être intéressé par »… et ce n’est là que la toute petite partie émergée de l’iceberg. Tout le monde a compris que nos petites traces de doigts laissées sur la toile laissaient de bien précieux indices sur ce qui nous intéresse. Moins de personnes savent que les résultats qu’ils obtiennent dans Google sont personnalisés automatiquement en fonction de leur historique de recherche… Sous prétexte de toujours me donner des résultats qui flattent mes certitudes, ne serait-on pas en train de restreindre mon ouverture sur le grand monde où heureusement tout le monde ne pense pas forcément comme moi ? En m’enjoignant sans le dire de continuer à fréquenter les mêmes salons où l’on cause, ne fait-on pas de mon « profil » supposé une douce prison ?

 La reproduction de moi-même est en marche

Faudrait-il persister absolument dans ce que nous sommes déjà ? Sommes-nous assez lisibles dans nos goûts et nos affinités pour qu’un algorithme lise en nous comme dans un mode d’emploi IKEA ? Mon identité fluctuante peut-elle se résumer dans un profil fondé sur mes innombrables interactions sur Internet ? Sommes-nous dans l’ère numérique comme allongés sur une plage où chaque petit mouvement creuse dans le sable une alvéole douillette dont nous ne voudrons plus sortir ? Aspirons-nous à une tranquillité d’esprit ne remettant en cause ni nos goûts ni nos opinions… plutôt qu’à l’incertaine liberté qui peut nous déboussoler ?

Le critique est critiqué, la recommandation prend du galon

Le phénomène « réseau social » touche par exemple de plein fouet la critique culturelle. Aujourd’hui, les « recommandations » de livres, de films, de pièces et autres œuvres ont un poids grandissant qui diminue l’impact classique de la critique professionnelle des médias traditionnels. Modérer le pouvoir d’une élite intellectuelle sur nos choix peut être une avancée « démocratique ». Face à l’hyper-choix, le nouveau filtre des réseaux sociaux est-il le remplaçant idéal ? Ces conseils affinitaires peuvent-ils à long terme présenter également des inconvénients ? Cet « entre-soi » que recrée sans cesse mon réseau est-il assez enrichissant ?

Se forcer à aller voir ailleurs où on n’irait pas sauvera-t-il notre esprit critique ? Le nuage de suggestions qui m’entoure constamment crée-t-il au fil du temps la prison de verre de ma servitude volontaire ? Pour rester humain, faut-il devenir imprévisible ? Voilà les questions qui m’ont peut-être été suggérées par je ne sais qui… J’ai comme une envie de résister à la prédiction algorithmique. Et vous ?

 

 

Le saviez-vous ? En psychologie, la suggestion a un sens particulier : c’est le fait d’avoir une idée ou une croyance lorsque celle-ci a son origine dans une autre conscience et que le sujet ne reconnaît pas l’influence qu’il subit (grâce à l’hypnose par exemple). C’est quand même gênant que ce mot puisse qualifier à la fois une influence reçue consciemment et une influence s’exerçant au niveau de l’inconscient…

Rebonds…

Frédéric Martel, journaliste et animateur de l’excellente émission Soft Power sur France Culture commente la fin imminente du critique culturel, ausculte la recommandation à l’ère numérique… et nous présente la « smart curation » ! > Dossier sur slate.fr

Trop d’info tue l’info. Heureusement, les start-up ont des solutions… à découvrir chez les dénicheurs de soonsoonsoon

 

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6 réflexions sur “Vous aimerez peut-être cette sujétion.

  1. Erick dit :

    Pour parodier le Prisonnier : « Je ne suis pas un algorithme, je suis un homme libre. »

  2. Amandine M dit :

    excellent article, comme toujours !
    Tu as raison de souligner que Google sélectionne les résultats et restreint notre champ de possible. D’où l’intérêt d’utiliser des moteurs de recherche alternatifs comme bing ou qwant.

    • Merci Amandine. Je rougis… Il y a encore quelques mois, affirmer qu’on osait utiliser aussi un autre moteur que Google accrochait un sourire incrédule et narquois dans le visage de votre interlocuteur…mais les choses sont en train de changer ! En plus de ceux que tu cites, j’utilise également DuckDuckGo. En matière d’information, de savoir et d’accès culturel, il est essentiel d’éviter l’emprise d’un monopole sur nos cerveaux 😉

    • Bienvenue à vous sur les terres caustiques du VOUS TOMBEZ PILE. Votre analyse sur l’accès aux oeuvres de poésie est très intéressante. Cela m’a refait pensé indirectement au fait que les acteurs du streaming musical ont beaucoup de mal avec la spécificité de la musique classique où on doit gérer à la fois des compositeurs et des interprètes dans les listes, ainsi que des « mouvements » célèbres en tant que tels.

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