Le jeunisme, ça va faire pschitt…

kronenbourg affiche jeunismeRegarde, Mamie Yvette, tout fout le camp : si tu ne sirotes plus des bières à 69 ans en boîte de nuit, tu peux aller directement jouer au memory à la Résidence de l’Ultime Délivrance. De toute façon, les grands-mères ne peuvent plus être vraiment vieilles. Elles font des treks au Népal entre deux liftings et grignotent des baies de goji en snappant sur SnapChat. Ah… Mamie Yvette me signale dans l’oreillette que c’est grâce au bourrage de crâne du jeunisme pour vendre des trucs qui empêchent de vieillir. Elle dit que d’ailleurs, à l’inverse, tous les jeunes ne rêvent pas de monter une startup en buvant de l’élixir de Taureau Rouge… mais veulent plutôt dans leur majorité un boulot de salarié qui leur permette de commencer à vieillir, et qu’il faudrait arrêter avec les clichés à deux euros. Elle déplore qu’il n’y ait pas d’études d’âge, alors qu’il y a des études de genre. Oui, elle est comme ça, Mamie Yvette. Mamie Yvette, vous m’entendez ? J’entends un petit ronflement. Mamie Yvette nous a lâchement plantés là pour aller faire une petite sieste postprandiale, toujours la bienvenue à son âge. En attendant qu’elle se réveille, nous avons juste le temps de nous appesantir sur un des paradoxes de notre merveilleuse époque…

On vénère la « jeunesse » en général mais on a toutes les peines du monde à faire entrer les moins de 30 ans dans la vie active et les débats de société. Parallèlement, on dédaigne les « seniors » dès 50 ans sur le marché de l’emploi tout en leur martelant bien fort qu’il va falloir bosser jusqu’à 67 ans pour mériter une retraite. L’injonction paradoxale à grande échelle, plus c’est gros, plus ça passe inaperçu ? De quoi le jeunisme est-il le signe ? Du culte de l’image, lisse, parfaite et sans rides ? Du culte de la performance chiffrée dans tous les domaines de notre vie ? De l’éclatement de la cellule familiale qui autrefois réservait toujours une place près de la cheminée au sage buriné et dur de la feuille ? De la peur de la mort, de moins en moins acceptée comme paramètre essentiel de notre condition humaine ? En tout cas, c’est un vrai problème puisque nous allons assez vite vivre dans un vrai monde de vieux, avec tout ce que cela implique de virages sociétaux involontaires et de bombes à retardement pour financer le 4e âge dépendant.

C’est peut-être pour cela qu’on vénère la « jeunesse » comme un âge d’or qui s’éloigne… en renforçant inconsciemment notre angoisse de l’indésirable vieillesse, véritable disparition des radars de la belle vie façon tabloïds.

Mais le jeunisme, pourrait aussi faire plus de dégâts « médicaux » qu’on ne le croit. À ce stade de la réflexion, j’aimerais vous faire partager celle d’un neurologue, qui a suivi de nombreux patients atteints de la maladie d’Alzheimer et autres démences séniles. Dans son livre paru en mai dernier aux Presses Universitaires de France, le Dr Henri Rubinstein nous confie sa position d’humaniste sur l’enjeu des démences séniles : « Je dois à mes patients une révélation fulgurante : se laisser aller à l’angoisse de la mort est le plus sûr moyen de leur ressembler un jour. J’ai compris que c’est en acceptant notre condition de mortel que nous ne perdrons pas la raison à notre tour. Garder sa mort présente à l’esprit évite la mort de l’esprit. C’est une question d’hygiène mentale, en somme. Mais, d’abord, c’est la plus simple manière de reconnaître une évidence : l’égalité de tous devant la finitude. Cette idée court pourtant, mais on l’enfouit bien vite loin de soi. Gardons présente à l’esprit la seule véritable préoccupation des Classiques : « Philosopher, c’est apprendre à mourir. » Notre civilisation veut croire à la toute- puissance de la médecine et à des lendemains qui chantent forcément. Tous immortels, tel est le credo insidieux qui nous est asséné avec une sorte de vulgarité au moment même où près d’un milliard d’êtres humains se voient refuser l’accès à l’eau potable.
Le jeunisme ambiant est, à mes yeux, une des causes crédibles des démences. Nous sommes de moins en moins capables de gérer notre fin, de moins en moins instruits à regarder au-delà du présent, de moins en moins enclins à nous projeter dans les sombres certitudes de notre futur et invités à nous complaire dans un irrationnel délétère. Je l’ai déjà dit, le secret du malaise humain, c’est le déni de sa propre fin.
 » (p. 46-47)

Si nous ne voulons pas grossir les rangs de ceux qui fuient mentalement un monde où le naufrage de la sénilité n’est plus accepté, il faudrait commencer par accepter de ne pas forcément rester jeune ? Diantre, ça me tente, car être simplement soi-même, indépendamment de sa date de naissance, c’est déjà un boulot à temps plein. Ce n’est pas Mamie Yvette qui me contredira : elle roupille comme un bébé.

REBONDS

Savez-vous « switcher » ? C’est l’art de rebondir professionnellement pour garder son âme de débutant et ce n’est pas réservé aux trentenaires : un excellent article de Laetitia Vitaud alias @Vitolae

Un petit point sur la démographie française >> et hop

Deux minutes avec le Dr Henri Rubinstein :

Henri Rubinstein puf Alzheimer

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3 réflexions sur “Le jeunisme, ça va faire pschitt…

  1. Framboise dit :

    Et comme disait mon copain Pascal « tout n’est que divertissement » (pour bien sûr éviter de penser à la Fin); mais moi je me distrais et j’y pense aussi tout de même, alors c’est tout bénéf??
    Plein de bécots de la vieille jeune

  2. […] autour de notre comédie humaine où l’incroyable fleurit au beau milieu de l’ordinaire. Comme Didier Decoin ou bien d’autres, l’illustrateur Clod a toujours été intrigué par les faits divers, ces […]

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