La Vie Intense, c’est plus ce que c’était.

tristan-garcia-la-vie-intense-autrementDu café moulu au moindre parc de loisirs, il ne se passe pas un jour sans qu’on nous promette une expérience intense. Dans nos vies qui ne peuvent plus se contenter d’être ordinaires, c’est l’obsession moderne et la valeur cardinale de la société libérale et marchande. La finalité de l’existence est d’intensifier sa nervosité, ses sensations et ses potentiels. Une évidence qu’on n’interroge même plus. Le romancier et philosophe Tristan Garcia y a donc vu un angle mort de notre société, à scruter sérieusement dans « La Vie Intense » (Éditions autrement). Personnellement, mon cervelet n’est pas ressorti tout à fait indemne de ce livre. Une lecture exigeante, une pensée dense et un final qui a eu l’effet d’une électrode : « Mais c’est bien sûr… ». Les critiques qui m’ont précédée ont surtout flashé sur le parallèle historique que l’auteur fait entre le développement du concept d’intensité et la charge symbolique de l’avènement de l’électricité, qui enthousiasma les salons du XVIIIe S. Mettons les doigts dans la prise, mais n’en restons pas là…

Madame et Monsieur 100 000 volts ? Vous et moi, quoi…

Fluide irrationnel qui va mettre en évidence le message nerveux du corps au XVIIIe S., l’électricité va aussi devenir synonyme de vitesse et d’émancipation de l’énergie musculaire ainsi décuplée. Une fois domestiquée, elle a accompagné l’essor de la rationalité et de la science… Plus la société s’est laïcisée, reléguant les promesses de transcendance religieuse au rayon des accessoires, plus la nouvelle promesse d’une vie intense « ici-bas et maintenant » s’est servie de l’image de l’intensité électrique pour notre vie émotive. L’intensité émotionnelle, pour exister toujours plus fort, plus loin et plus vite, c’est notre façon de résister à un monde de plus en plus quantifié et maîtrisé… C’est le concept fétiche de la subjectivité non mesurable et un des piliers de l’individualisme.

Le libertin, le romantique et le rocker

Pour personnifier un peu tout cela, Tristan Garcia prend soin de nous présenter les héros emblématiques de la vie intense au fil de l’Histoire : le libertin du XVIIIe S à la recherche constante d’émotions nouvelles, le romantique du XIXe S. qui vibre au diapason des forces naturelles incontrôlées et le rocker adulescent du XXe S., littéralement survolté. Au programme à chaque fois : la mise en danger pour cultiver le frisson jusqu’au risque d’anéantissement, car, paradoxe ultime, l’anéantissement n’est pas du tout le contraire de l’intensité, Maïté. Le contraire de la vie intense, Hortense, c’est la tiédeur et la médiocrité. Rien d’étonnant donc à ce que la démocratisation de l’intensité vers la fin du XXe S. finisse par la consumer en la galvaudant. D’où aussi l’épidémie de dépressions face à des vies très très bof qui ne tiennent pas leur promesse d’intensité « waouh » ou la propagation du burn-out au travail face à l’injonction sociale du « no limit»… Malaise dans la civilisation : le problème, c’est aussi que « l’homme intense se lasse vite ».

L’hédonisme, le spirituel ou la cybernétique ?

Rien d’étonnant donc non plus dans le retour en grâce du spirituel, en réserve depuis longtemps, mais prêt à ressurgir quand l’individualisme matérialiste s’épuise, sous des formes sécularisées qui prônent la paix de l’âme (sagesses orientales, yoga, new age…) ou sous ses formes religieuses qui placent la récompense dans  l’au-delà. On retrouve ici l’intuition de Michel Houellebecq sur le vide métaphysique contemporain qui cherche à être comblé. Salut Michel. Mais, vl’la ti pas, que ce modèle de la transcendance doit aussi cohabiter avec une nouvelle obsession concurrente : la promesse apportée par la numérisation/informatisation du monde, digne descendante de l’électronique, lui-même rejeton « désintensifié » de l’électricité… Une infiltration douce de bits et d’algorithmes qui nous modifie sans douleur ! Voici un passage de « La Vie Intense » qui m’a interpellée par sa lucidité sur l’idéologie transhumaniste, celle qui rêve à terme de numériser nos cerveaux pour nous rendre éternels :

« Le courant et son intensité fabuleuse ont cédé la place dans l’imaginaire contemporain à l’ordinateur, à la computation des datas et au monde numérique. (…)Puisque l’éthique électrique de la modernité est comme le filon épuisé d’une vieille énergie fossile de notre humanité, faut-il imaginer une éthique électronique de demain ? Il ne manquera pas d’émerger, à la suite des réflexions transhumanistes, de plus en plus d’éthiques électroniques. Elles nous présenteront sous un jour favorable le dépassement de notre vie organique, sensible et électrique, au profit d’une vie modelée sur celles des robots, des intelligences artificielles et des créatures électroniques, minimisant la souffrance, la maladie et la mort, échangeant nos intensités vitales contre un traitement supérieur de l’information cognitive et une amélioration de nos facultés de mémoire, d’intégration, de reconnaissance. (…) Certains croiront à une vie sur le mode d’être de l’information : une vie résumée à ses données, conservée et prolongée. Une vie dont les qualités ne seraient pas intensifiées mais plus efficaces : mémoire augmentée, concentration accrue, humeurs maîtrisées, mort repoussée. Croire à cette nouvelle promesse, ce serait ne pas avoir pris les leçons de l’épuisement de l’éthique électrique. Ce serait, après avoir espéré réduire la pensée à la vie, vouloir réduire la vie à de la pensée, et proposer un analogue matérialiste aux espérances de sagesse et de salut, en nous faisant miroiter une existence débarrassée de la vie organique. (…) Plutôt qu’on nous promette une vie intense ou une vie éternelle (qu’elle soit spirituelle ou matérielle), nous aimerions qu’on nous promette seulement la possibilité de nous sentir vivre tant que nous vivons.»

Une vie éthique serait-elle une vie de funambule ?

Voilà qui débouche alors sur la ligne de crête que nous incite à emprunter Tristan Garcia, pour éviter ces trois écueils : l’impasse épuisante de la vie intense, la fuite de la transcendance et l’assèchement artificiel des algorithmes. Pour nous sentir vivant, il faut accepter d’osciller de façon éthique entre d’un côté, la force vitale, émotionnelle et biologique, et de l’autre, l’emprise de notre pensée qui catégorise, analyse et explique. À privilégier l’intensité émotionnelle, on tente ensuite de post-rationaliser hypocritement nos choix pulsionnels par de grandes idées. À vouloir agir en sage selon les préceptes de notre pensée, on surestime notre capacité à dompter l’intensité vitale qui échappe au mental. Deux sortes d’hémiplégie et d’arthrose du « vivre » à éviter, tout en fuyant les « gourous » de tous poils.

Et pour vous récompenser d’avoir lu intensément jusqu’au bout, je vous offre la dernière phrase de « La Vie Intense » : « Rien n’est plus intense pour un être sensible et intelligent, que de parvenir à penser, sans l’annuler, la chance d’être vivant. » Merci Tristan pour la prise… de conscience.

REBONDS RADIOPHONIQUES

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