Le sens des limites, un 7e sens ?

À l’heure des distances de sécurité et du couvre-feu, le nouveau livre de Monique Atlan et Roger-Pol Droit nous offre un voyage au pays des paradoxes. Sans bagages et depuis notre canapé. Alors que les limites sanitaires font la une, on part interroger la notion de limite pour mieux la mettre au service du progrès humain. Détendez-vous : Le sens des limites , aux Éditions de l’Observatoire, est un livre à lire à 80 km/h comme à 90 km/h. Peu importe.

Limites d’hier et illimité d’aujourd’hui ?

Le voyage dans le temps commence par les Grecs de l’antiquité pour qui l’art de la limitation était au service d’une vertu cardinale et glorieuse : la recherche du « juste milieu », un véritable sommet de la civilisation pour eux. Rien à voir effectivement avec le slogan de Mai 1968 « Il est interdit d’interdire » qui s’autodétruit contre le mur de l’absurdité. Entre les deux époques, une longue histoire de limites repoussées par la connaissance, la démocratisation et la révolution de l’individualisme, avant de déboucher dès la seconde moitié du XXe siècle sur une ligne idéologique vraiment trop cool : l’effacement de toutes les limites. Une fuite en avant portée ensuite par la mondialisation libérée des échanges, la révolution numérique ou de nouvelles frontières biotechnologiques joyeusement repoussées. Mais voilà, dépasser sans cesse les bornes sans jamais en interroger le bienfondé peut rencontrer ses limites.

Quand la transgression n’est plus qu’une posture qui tourne à vide, où va-t-on ? Quand la folie de l’illimité dans un monde physique limité rencontre la crise écologique, comment fait-on machine arrière ? Quand la tolérance sans débat rencontre des réactions aussi conservatrices que déboussolées au point de mettre en danger la démocratie, que dit-on ? Quand une pandémie relègue notre arrogance au placard et nous impose des limitations rendues insupportables par notre individualisme, que change-t-on pour l’après ? 

Un petit recadrage ?

Il parait que la création se nourrit aussi des contraintes ou que les enfants s’épanouissent mieux dans un cadre structurant. Il paraitrait même que les lois nous ont évité de nous entretuer sans fin. Toutes les limites ne sont donc pas bonnes à mettre aux orties ?  Effectivement, rien n’est simple dans le match entre homo illimitatus qui veut toujours dépasser les bornes et homo limitans qui ne se sent bien qu’avec des frontières inébranlables. Tout se gère une fois de plus dans l’art de la nuance agile et complexe. Comme le duo le démontre brillamment dans Le sens des limites, notre vie terrestre, notre perception et notre réflexion, sont de toute façon fondées sur d’indispensables limites pour cohabiter, séparer et concevoir.

La civilisation est l’art politique de s’imposer ses propres limites pour mieux vivre ensemble et dans la durée. Marque évidente du monde adulte qui s’empêche pour son bien, la limite est à réinventer sans cesse, en dépassant la simple vision manichéenne du type : « limite = fardeau liberticide » vs « sans limite = progrès ultime ». En fait, il existe des limites inutiles à combattre, d’autres à assouplir, d’autres à instaurer, etc. Et c’est là où les sacrés défis de notre époque nous apportent chaque jour des travaux pratiques sur ce sens des limites, qui doit être aussi agile par rapport au réel que dénué de barrières idéologiques.

On espère que ce plaidoyer sera entendu le plus largement possible, car l’exploration profonde et nuancée du livre de Monique Atlan et Roger-Pol Droit est pour le coup à partager sans modération. Oui, je me suis dit que je pouvais me permettre cette pirouette finale puisque leur ouvrage se termine, à propos de la réinvention permanente des limites, par l’expression « À l’infini ».  

Quelques extraits (oui, tout à ses limites) juste ici