« Ne suivez que vous »

En ces temps tragiques, où certains veulent vider les mots de leur sens et pratiquer le mensonge géopolitique à une échelle apocalyptique, je n’ai pas le cœur à rire. N’ayant par ailleurs aucune compétence diplomatique ou militaire, je n’ai pas le cœur non plus au « yakafocon ». J’ai plutôt le cœur à l’absurde. Je vous offre donc une virée en absurdie au détour d’une affiche. Vous avez peut-être croisé celle pour le nouveau T-Roc Volkswagen. J’avais déjà laissé libre cours à l’inspiration sur une campagne antérieure de ce modèle. Dans cette saison 1 de 2018, on nous disait : « Il est temps d’être vous-même ».  Maintenant qu’on s’est enfin trouvé, l’affiche nous dit donc « Ne suivez que vous ». Ah oui ? Voyons voir.

« Ne suivez que vous », ça fait mal au cou

En voiture, à vélo ou à pied, ne suivre que soi, est-ce un mot d’ordre raisonnable ? On devra donc regarder tout le temps derrière soi pour se voir de dos. Au mieux, cela peut donner un torticolis chronique qui résiste aux anti-douleurs. Au pire, cela peut finir dans le mur, dans le réverbère, dans le fossé, dans la voiture de devant, etc. Je vous laisse faire votre liste. En plus quel intérêt de se prendre soi-même en filature si on sait déjà où on va ? Il faut vraiment être atteint d’amnésie foudroyante pour se suivre afin de mieux savoir où aller. Et puis, si on suit ce précepte, le moindre trajet pourrait tout à coup prendre un temps fou. Oui, un truc de fou, c’est le moins qu’on puisse dire avec toutes les artères et les bretelles d’autoroute assaillies par une chorégraphie d’aliénés qui tournent sur eux-mêmes. Une mélasse d’embouteillages tournoyants où les GPS déboussolés se suicideraient informatiquement d’épuisement à force de dire « Arrêtez de faire demi-tour dès que possible ». Une belle vengeance néanmoins, en réponse à tous les accidents de GPS et au danger que ceux-ci font planer sur notre hippocampe.

Et la curiosité dans tout ça ?

Je me demande finalement si nous sommes si nombreux que cela à vouloir nous suivre nous-mêmes en personne. Est-ce qu’on ne préfère pas plutôt suivre nos pairs, les nouvelles tendances, ou les épisodes de la saison 2 d’une série qu’il faut absolument avoir vue ? Me suivre moi ? Parfois, changeant d’avis au gré de mes réflexions et de mes recherches d’informations, j’ai du mal à me suivre justement. Cela m’inquiète donc un peu de devoir me suivre exclusivement, sans tenter un coup d’œil dans la file d’à côté pour voir si j’y suis ou pour voir si quelqu’un a plus de suite que moi dans les idées.  

Mon nombril ? Non merci

« Ne suivez que vous »… Mais alors que vont devenir les réseaux sociaux où tout le monde suit certaines et certains et où on se suit les uns les autres ? Et que vont-ils faire de tous leurs data centers si gourmands en énergie ? Si je me mets à me suivre en exclusivité sur Twitter, l’ennui va vite devenir palpable, les retweets seront de pathétiques radotages et les autolikes le comble du narcissisme. Ma bulle communautaire avec les gens qui pensent comme moi va devenir un caisson monoplace à monologue. Non, ce n’est pas la bonne conduite à suivre. Je préfère la conduite accompagnée, car les découvertes inspirées par autrui sont alors permises.

Je crois que décidément, je n’ai pas envie de me suivre. Mais avouez qu’en suivant ensemble ce mince fil lexical et absurde, nous avons juste mis notre inquiétude collective un bref moment en suspens. Cette inquiétude un peu impuissante quant à la suite à venir.    

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