Comment notre monde est devenu cheap

Comment notre monde est devenu cheap Raj Patel Jason W MooreUn chanteur français toujours vivant (si, si) nous a déjà mis en garde sur l’impasse qui consiste à croire que le bonheur, c’est d’avoir. Avec Comment notre monde est devenu cheap, l’économiste Raj Patel et l’historien Jason W. Moore nous racontent comment la « fièvre du pas cher » que les auteurs appellent la cheapisation, poursuit sa course depuis des siècles, en touchant la nature, le travail, l’alimentation, l’énergie… et la vie tout court. L’invité d’honneur que l’on découvre sous un nouvel angle n’est autre que Christophe Colomb. Montez à bord qu’on fasse les comptes…

Le capitalisme n’arrête pas de cheaper

Pour les auteurs, ce n’est pas dans les entrailles de poulet qu’on peut décrypter l’essence même du capitalisme mondialisé… mais dans les nuggets, vendus pour une bouchée de pain, oserais-je dire. Tout y est : un produit bon marché, fabriqué à bas coût, à partir d’une viande de mauvaise qualité, pour une population précarisée. Une quintessence de la cheapisation, c’est-à-dire un ensemble de « processus par lesquels le capitalisme transmute la vie non monnayable en circuits de production et de consommation dans lesquels ces relations ont le prix le plus bas possible ».

De la fameuse main invisible du marché, chère à Adam Smith et censée fluidifier parfaitement l’offre et la demande, à la conviction erronée que ce qui est gratuit n’a pas de valeur, la fée Rentabilité guide le destin du capitalisme. Bien régulé, on peut dire qu’il a fait ses preuves pour offrir aux pays développés un confort sans équivalent… en glissant quelques effets collatéraux sous le tapis.

Les 7 piliers de la cheapisation, vous connaissez ?

Le voyage dans le temps étant encore à notre portée pour pas cher, Comment notre monde est devenu cheap est une remontée aux sources historiques du phénomène à travers 7 chapitres thématiques, comme autant de péchés capitaux : la nature cheap, l’argent cheap, le travail cheap, le care cheap, l’alimentation cheap, l’énergie cheap, les vies cheap. Et on ne se contente pas de remonter à la première révolution industrielle. Dès son arrivée dans ses fausses Indes, Christophe Colomb se demande comment tirer un profit maximum des ressources naturelles… ou des Indiens. Nous allons d’ailleurs le croiser souvent tant il synthétise, extraits de son journal de bord à l’appui, tout ce qui va faire prospérer la cheapisation. De ces premières colonisations à l’essor du crédit flamand, du travail domestique féminin rendu invisible économiquement aux pétrodollars, de l’invention de l’esclavage à la non prise en compte des externalités négatives sur l’environnement, Raj Patel et Jason W. Moore déconstruisent pour nous la machine à faire du cheap.

Le poids des mots, le choc des clivages.

Comme souvent, la bataille se joue aussi sur le plan de la pensée et du langage, avec des frontières conceptuelles, plus historiques qu’indépassables. Prenons par exemple l’héritage de Descartes et de ses êtres humains rationnels faits pour « se rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Mettre l’être humain d’un côté et la nature de l’autre, voilà une fallacieuse séparation que nous trimballons depuis, alors que notre espèce fait partie de cette nature, au risque de le réapprendre bientôt à ses dépens…

Dans Comment notre monde est devenu cheap, l’économiste Raj Patel et l’historien Jason W. Moore nous font réaliser à quel point certaines évidences économiques ne sont en fait que le tissage d’« une violente alchimie d’idées, de conquête et de commerce ». Derrière ce pull à 21,99 € ou la viande de porc à 5 € le kilo, comment la valeur s’est-elle envolée ? Comment faire pour redonner à notre bien commun sa véritable valeur ? Si la dernière partie sur les pistes de redistribution m’a moins interpelée, ce voyage spatial et temporel dans la cheapisation apporte une indispensable énergie intellectuelle à notre réflexion collective sur un monde plus vivable.

 

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Le Brio, c’est d’avoir raison avec Schopenhauer.

Avoir raison avec Schopenhauer Guillaume Prigent LibrioDans le dernier film d’Yvan Attal intitulé LE BRIO, le professeur d’éloquence campé par Daniel Auteuil fait référence à un « manuel » incontournable de l’art rhétorique : L’art d’avoir toujours raison, de Arthur Schopenhauer. Ce livre de chevet des apprentis en joute oratoire contient 38 stratagèmes pour emberlificoter son monde. Intrigué(e) hein ?

Pour les divas du prétoire, mais pas que…

Dans le film LE BRIO que je vous conseille d’aller visionner dans une salle obscure, Daniel Auteuil est professeur d’art oratoire à l’université Panthéon II Assas. Il règne sur un amphi rempli d’étudiants et d’étudiantes en droit qui pourraient finir au barreau. Parmi eux, Camélia Jordana interprète une étudiante qui se distingue dès le premier cours… en arrivant en retard. En toile de fond, les difficultés d’une jeune fille qui vient de la cité comme on dit et qui porte un nom d’origine maghrébine, face à un professeur brillant mais qui s’attire la disgrâce de toute la fac par un comportement en rien « bien-pensant ». Il devient le coach de la retardataire, l’improbable future championne d’éloquence qui représentera Assas, et la met en garde d’emblée : rien à voir avec la quête de la vérité, il s’agit simplement de convaincre… L’art d’avoir toujours raison, c’est de la rhétorique, pas de la morale scientifique au service du vrai.  Son bréviaire absolu : le livre des 38 stratagèmes de Schopenhauer, philosophe allemand du XIXe S, reconnu aussi pour sa vision un brin pessimiste de la condition humaine.

Merci qui ? Merci Guillaume Prigent.

Là où nous avons de la chance, c’est que Guillaume Prigent, professeur d’art oratoire à l’université Paris-Nanterre et juré de concours d’éloquence, nous rend le bréviaire du maître plus accessible avec son livre publié début novembre : « Avoir raison avec Schopenhauer » (Librio). Il y commente chacun de ces stratagèmes accompagnés de leur parade et les illustre avec des exemples très récents, aussi bien tirés d’émissions de télévision polémiques que de débats politiques. C’est tout simplement passionnant, chers amis du verbe. Connaissez-vous la rétorsion, qui consiste à retourner l’argument de l’adversaire contre lui ? L’extension, pour interpréter l’affirmation adverse le plus largement possible pour la discréditer ? L’exception de derrière les fagots pour prouver aux oreilles crédules que l’ensemble de la théorie de l’adversaire est caduque ? Plonger dans le manuel d’éloquence de Guillaume Prigent donne l’impression de voir un peu mieux la trame de certains débats survoltés. Certains ont appris à manier ces effets. D’autres sont peut-être des Monsieur Jourdain de la conviction. En tout cas, nous cernons plus précisément notre fragilité intellectuelle face aux plus talentueux des tribuns. Ce n’est pas pour nous rassurer, mais il faut avoir le courage de soulever le voile et de saisir une chance d’être un peu moins naïfs… C’est en cela que Guillaume Prigent qualifie lui-même son livre de « manuel d’auto-défense intellectuel ». Un nouveau moyen de décrypter le débat pour gagner en esprit critique. N’hésitez pas : il ne vous en coûtera que 3 €. Cela peut être très vite amorti à la première engueulade.

Ce que nous cache le volet roulant…

Inconvénients du volet roulant

Le volet roulant est trop vilain en photo… j’ai mis son concurrent stylé.
Photo by Joacim Bohlander on Unsplash

Vous êtes plutôt persiennes ou volets roulants électriques ? Il y a comme ça des questions qui n’ont l’air de rien, mais qui en soulèvent beaucoup d’autres. Derrière le choix du volet roulant, tout un style de vie. Derrière celui du volet manuel en bois ou métal, toute une résistance. Allez, on appuie là où ça fait mal…

Sur ce sujet brûlant, il faut déjà que je me situe à vos yeux. Mon habitation est munie de persiennes métalliques, manipulées à l’huile de coude. Mais, il faut vous dire que j’ai déjà été confrontée indirectement aux effets secondaires du volet roulant électrique, au cours de réparations pénibles à gérer chez mes parents… et aussi à travers une anecdote de personnes enfermées chez elles, à cause d’une panne électrique. Je vous le dis donc tout net, sans pour autant fermer tout volet à la discussion : il y a un drame humain, écologique et urbanistique du volet roulant. Que des hôpitaux ou des résidences de personnes âgées s’équipent de ce système pour fermer tous les volets d’une unité en même temps, je pense qu’on est d’accord pour y voir un avantage majeur, compte tenu du minutage drastique de l’emploi du temps des soignants. Qu’en tant que particulier avec 8 fenêtres, on cède à la paresse en se privant de ces gestes d’ouverture et de fermeture quotidiens hautement symboliques… c’est une faiblesse dont on mesure mal les conséquences anthropologiques au moment de signer le devis. Réquisitoire en 4 points s’il vous plaît… Lire la suite

Attrape le feu si tu peux.

feux d'artifice Festival d'Art Pyrotechnique Cannes, s'émerveiller ou filmer ?

Photo by Priscilla Du Preez on Unsplash

Il faut que je vous l’avoue : j’adore les feux d’artifice. De sincères émerveillements d’enfant, juchée sur les épaules de mon père, doivent se réveiller en moi quand le ciel s’illumine de la sorte. Le dernier spectacle pyrotechnique auquel j’ai assisté m’a donné du grain à moudre. Il fallait que je le partage avec vous, avant vos éventuels feux d’artifice du 15 août….

Écran de fumée

Dans la pénombre ponctuée de réactions d’enfants, grands ou petits, j’étais encadrée par deux vidéastes amateurs sur smartphone. Combattant la crampe et le tremblement microscopique, ils se cramponnaient à la capture de ce ciel changeant dans un petit écran de qualité médiocre. Le plaisir du feu d’artifice est tout entier dans la surprise de ce qui vient après, dans la fugacité de l’effet lumineux, dans le moment partagé avec des inconnus à la même inclinaison cervicale. Malgré tout, ces êtres pathétiques voulaient retenir un spectacle qui n’était plus que le fantôme de lui-même une fois emprisonné dans leur écran. Je le constatais bien en leur jetant un œil, entre deux panaches de poudre : mes deux inconnus aux bras ankylosés ne pouvaient pas être à la fois dans la magie enfantine du feu d’artifice et dans la surveillance de leur capture. À la fin, ils finirent simplement par comparer la médiocrité de leurs images, chapardées au temps qui fuit.

Les « viveurs » et les « reporters » sont dans un bateau

Nous y sommes, chers compatriotes 3.0 : il faut choisir. Plonger dans une réalité insaisissable pour la vivre totalement dans l’instant sans espoir de la retenir OU devenir le spectateur-transmetteur d’un morceau de vie à capturer, quitte à le vivre à moitié sur le moment. Question de distance ? Question de priorité ?

Certains affirment qu’on perd sa vie à la gagner. Et si un nouveau paradoxe nous enseignait qu’on peut aussi perdre sa vie à force de vouloir la retenir sous forme de mégaoctets ? À moins qu’un génie de la technologie nous donne prochainement le moyen de capturer toutes sensations confondues les meilleurs moments de notre vie pour les revivre ensuite, vraiment et totalement, allongés dans notre caisson virtuel. Pour l’instant, continuez à observer béatement le roulis des vagues en vous demandant si elles sont toutes un peu différentes…

« J’Y ÉTAIS. »
La capture officielle du Festival d’Art Pyrotechnique le 29 juillet 2017 à Cannes 
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Franchement trop ou juste pas assez ?

inOUI SNCFLes inégalités se creusent et nous vivons des périodes très contrastées. Cela doit être également vrai au pays des slogans. Mon cerveau disponible a été récemment confronté à des propositions diamétralement opposées en matière d’ambition publicitaire. D’un côté, je tombe sur l’affiche Coca-Cola du moment qui me dit « mini can, mini kif » et de l’autre, je ne peux passer à côté de la polémique qui raille (ah ah ah on ne se refait pas), qui raille donc le nouveau nom du service TGV dans sa version « normal + » (si j’ai bien compris) : inOUI. Prenons le train de la discorde un verre de rien à la main…

« Mini can, mini kif »… bref, elle n’en fait pas des tonnes.

Donc, à ma gauche, une campagne d’affichage pour la mini can de Coca-Cola avec un slogan passé par la moulinette de je ne sais combien de comités de direction internationaux au service du soda mondial, pour mettre la barre le plus bas possible : « mini can, mini kif ». Mini, c’est mini quoi. Faut pas non plus trop en demander. Tu as compris ou tu reprends un cornet de frites ? L’important, c’est que tu savoures l’instant avec des bulles dedans. J’étais tout aussi caustique que ça quand mon fils de la génération Z 2000 (environ) a pris la défense des responsables marketing de Coca-Cola, en disant que cela renforçait le côté « c’est un petit plaisir comme ça, sans conséquence », que ce n’est pas une grosse promesse à laquelle on ne va pas croire. À son avis, cela aurait été le cas, si on avait choisi par exemple de dire « mini can, maxi kif ». M’a-t-il convaincue ? Je lui concède l’argument de la modestie, mais je ne suis pas d’accord en matière d’impact publicitaire. Cette affiche a surtout été conçue pour parler visuellement dans toutes les langues à la génération Instagram : la mini-canette est à la taille du cœur formé par les doigts des deux personnes. Point barre et love ton soda. Malheureusement, impossible de retrouver une reproduction de l’affiche sur le web : vous m’en voyez fort désolée ! Voilà pour la partie sucrée.

mini can mini kif coca-cola

InOUI ? Bein non…

À ma droite, une drôle d’approche de la SNCF. La marque TGV a été bâtie sur une promesse très forte, très concrète et très technique : le Train à Grande Vitesse, il va vite. Quoi qu’on en dise, on est dans le concret et le fleuron technologique de la France. Pour prendre le train de la modernité, on appela OUIGO l’offre TGV à bas coûts (rien à voir avec Bakou, en jargon marketing, on dit d’ailleurs plutôt « low cost »). Voici donc que son cousin, le service TGV classique s’appellerait désormais inOUI. Oui, oui, oui… Aussitôt, les réseaux sociaux bruissent de moqueries en tous genres, car il faut le savoir, la SNCF n’est pas une marque comme les autres. Le train est encore considéré comme un service public qui m’appartient aussi à moi, en tant que citoyen. Grèves, retards et polémiques sur les tarifs obscurs prêtent régulièrement le flanc de la SNCF à toutes les critiques. Il faut avouer que donner un nom qui veut dire à la fois «sans exemple, incroyable, extraordinaire »  et « qui dépasse la mesure et qui irrite », il fallait aller le chercher quand on se fait tacler toute l’année. On pourra nous opposer qu’il n’y a pas de tréma sur le deuxième i. Néanmoins, c’est bien le sens de ce mot commun qui restera dans l’oreille du plus grand nombre.#inOUI

Alors que Coca-Cola fait profil bas sans saveur, le rail a-t-il réfléchi au ridicule sur-prometteur de son inOui en français ? Vaut-il mieux promettre la Lune au risque d’être traîné dans le caniveau… ou raser la moquette sans casser trois pattes à un canard ? Je vous laisse faire votre propre jurisprudence… mais la communication, la bonne, doit réussir à trouver le juste équilibre entre l’étonnement qui vous extrait de l’indifférence et le parler juste qui saura vous retenir. Compte tenu de notre surexposition médiatique et de la guerre pour l’attention qui fait rage, ce n’est pas près de changer. Ah… On me dit dans l’oreillette que vous aimeriez savoir ce qu’en pense mon fils… C’est inouï comme vous pouvez être curieux, tout de même !

REBONDS

Sur InOUI, l’avis parmi d’autres de Jean-Marc Lehu, enseignant-chercheur en stratégie de marque (Paris I Panthéon Sorbonne)

-Un rappel sur la stratégie de communication Coca-Cola réinitialisée en 2016

 

Manger est un acte citoyen.

Alain Ducasse, Editions Les Liens qui Libèrent, LLL, Manger est un acte citoyen, gastronomie, écologie, permaculture, Collège culinaire de FranceEn ce 23 avril 2017, vous étiez appelés à accomplir un acte citoyen : celui de choisir entre onze prétendants à l’Élysée. On ne doute pas de son importance, au vu des tensions, incertitudes et défis qui nous guettent. Entre la poire et le fromage, je ne résiste pas à l’envie de vous parler d’un autre acte citoyen aussi anodin qu’essentiel, aussi universel que déterminant : manger, un acte quotidien et non quinquennal. Je viens en effet de dévorer le livre de deux compères qui s’y connaissent en belle et bonne nourriture : Alain Ducasse, le chef globe-trotter qu’on ne présente plus et Christian Regouby, communicant et délégué général au sein du Collège culinaire de France.

Rabâchant dans mon entourage depuis un moment déjà que consommer est devenu un acte éminemment politique, lourd de conséquences sociales et sanitaires, je ne pouvais que savourer « Manger est un acte citoyen ». Pas de livre de recettes, mais un cri d’alarme doublé d’un cri de ralliement : si nous ne voulons pas multiplier les pathologies médicales, économiques et sociales, commençons par arrêter de bouffer n’importe quoi… Lire la suite

Au bonheur des fautes

Muriel Gilbert Au bonheur des fautes orthographe VuibertVous n’imaginez pas à quel point l’exigence lexicale peut vous transformer en Don Quichotte qui se bat contre les moulins à fautes. La médiocrité textuelle pourrait nous terrasser si nous n’y prenons pas garde, nous, les professionnels de l’écrit. Connaissant mon implication dans le « Made in French » à titre professionnel, on m’a offert le livre de Muriel Gilbert « Au bonheur des fautes ». L’auteure est une éminente correctrice qui travaille dans un éminent quotidien : Le Monde. Même Bernard Pivot a un immense respect pour cette dompteuse du subjonctif et a chroniqué son livre dans le Journal du Dimanche

Que vous militiez contre le barbarisme ou que, au contraire, vous ne soyez pas encore réconcilié(e) avec le Bescherelle, je vous le recommande. Rien d’austère ou de prétentieux ne vous attend, car Muriel Gilbert réussit à nous faire sourire à chaque paragraphe. Grâce à elle, on plonge en fait avec amusement dans le quotidien du cassetin (compartiment d’une casse d’imprimerie et nom donné aussi au bureau des correcteurs dans la presse). On apprend une foule de choses sur les bizarreries de la langue française tout en se glissant dans les coulisses du métier de correcteur. On mène l’enquête sur l’accord du participe passé comme dans un polar nordique… et on déguste au fil du livre des apartés joliment appelés « Un bonbon sur la langue ».Muriel Gilbert Au bonheur des fautes Vuibert anagramme

Ce livre réussit donc un cocktail étonnant d’érudition savoureuse, d’anecdotes sur le parcours insolite de l’auteure et d’humour tendre sur le chef-d’œuvre en péril de la correction professionnelle.

De la résignation au mépris, il n’y a… qu’un saut de ligne !

Grâce au livre de Muriel Gilbert, j’ai aussi compris que nous ne devons pas nous résigner à la médiocrité linguistique dans les métiers de la communication et de l’information. Je ne peux en effet plus supporter qu’on me dise « Allez, on s’en fiche : de toute façon, personne ne verra la faute. » J’ai mis du temps à analyser ce qui me gênait dans cette posture faussement cool : en fait, c’est son irrespect fondamental mais non assumé. Un irrespect hypocrite et notoire pour les gens qui nous lisent, car c’est partir du principe qu’ils ne méritent pas notre exigence lexicale minimale et professionnelle. Le niveau baisse ma bonne dame et les gueux ne lisent plus, n’écrivent plus, alors on ne va pas en faire une pendule du fait qu’on écrit « quelque temps » et non pas « quelques temps ».

Jeu de dupe déguisé en discipline démodée… 

Eh oui,  l’application des règles du français, ce n’est pas hype en 2017. Ce qui est tendance, c’est d’être à la pointe de l’innovation, de réinventer les règles et de dire m… à ce qui est bêtement marqué dans un Bled. Seul l’ « orthobashing » sur les réseaux sociaux façon BescherelleTaMère peut éventuellement rendre tendance une exigence qui sent la vieille craie des hussards de la IIIe République. Il faut dire que le faux alibi de l’écriture SMS et la réforme de l’orthographe qui concède lâchement la cohabitation d’une ancienne et d’une nouvelle écriture ne font pas avancer la cause. Comme le rappelait récemment Bernard Pivot dans une interview, rien de mieux pour discréditer insidieusement une discipline que de flouter ainsi ses principes. Accepterait-on qu’en maths, 2 et 2 puissent faire éventuellement 5 ? On a les priorités qu’on veut bien se donner. Mais le laxisme orthographique ne serait pas scandaleusement hypocrite si le respect de ces règles ne servait pas ensuite à trier les lettres de motivation…

Pour finir sur un clin d’œil , il y a quand même un détail qui m’interpelle : Muriel Gilbert aurait-elle eu la fantaisie de laisser traîner une coquille pour titiller notre sagacité ? À la page 121, on peut lire en effet l’expression « de temps un temps ». Cette filouterie non dénuée d’élégance viserait ainsi à nous hisser un instant seulement au niveau d’attention du correcteur émérite, comme si on réussissait pour une fois à soigner son propre médecin… Un bref instant seulement.Muriel Gilbert Au bonheur des fautes Vuibert

REBONDS :

Le blog de Muriel Gilbert

Un petit extrait…Muriel Gilbert Au bonheur des fautes orthographe Vuibert