Attrape le feu si tu peux.

feux d'artifice Festival d'Art Pyrotechnique Cannes, s'émerveiller ou filmer ?

Photo by Priscilla Du Preez on Unsplash

Il faut que je vous l’avoue : j’adore les feux d’artifice. De sincères émerveillements d’enfant, juchée sur les épaules de mon père, doivent se réveiller en moi quand le ciel s’illumine de la sorte. Le dernier spectacle pyrotechnique auquel j’ai assisté m’a donné du grain à moudre. Il fallait que je le partage avec vous, avant vos éventuels feux d’artifice du 15 août….

Écran de fumée

Dans la pénombre ponctuée de réactions d’enfants, grands ou petits, j’étais encadrée par deux vidéastes amateurs sur smartphone. Combattant la crampe et le tremblement microscopique, ils se cramponnaient à la capture de ce ciel changeant dans un petit écran de qualité médiocre. Le plaisir du feu d’artifice est tout entier dans la surprise de ce qui vient après, dans la fugacité de l’effet lumineux, dans le moment partagé avec des inconnus à la même inclinaison cervicale. Malgré tout, ces êtres pathétiques voulaient retenir un spectacle qui n’était plus que le fantôme de lui-même une fois emprisonné dans leur écran. Je le constatais bien en leur jetant un œil, entre deux panaches de poudre : mes deux inconnus aux bras ankylosés ne pouvaient pas être à la fois dans la magie enfantine du feu d’artifice et dans la surveillance de leur capture. À la fin, ils finirent simplement par comparer la médiocrité de leurs images, chapardées au temps qui fuit.

Les « viveurs » et les « reporters » sont dans un bateau

Nous y sommes, chers compatriotes 3.0 : il faut choisir. Plonger dans une réalité insaisissable pour la vivre totalement dans l’instant sans espoir de la retenir OU devenir le spectateur-transmetteur d’un morceau de vie à capturer, quitte à le vivre à moitié sur le moment. Question de distance ? Question de priorité ?

Certains affirment qu’on perd sa vie à la gagner. Et si un nouveau paradoxe nous enseignait qu’on peut aussi perdre sa vie à force de vouloir la retenir sous forme de mégaoctets ? À moins qu’un génie de la technologie nous donne prochainement le moyen de capturer toutes sensations confondues les meilleurs moments de notre vie pour les revivre ensuite, vraiment et totalement, allongés dans notre caisson virtuel. Pour l’instant, continuez à observer béatement le roulis des vagues en vous demandant si elles sont toutes un peu différentes…

« J’Y ÉTAIS. »
La capture officielle du Festival d’Art Pyrotechnique le 29 juillet 2017 à Cannes 
:

Publicités

Franchement trop ou juste pas assez ?

inOUI SNCFLes inégalités se creusent et nous vivons des périodes très contrastées. Cela doit être également vrai au pays des slogans. Mon cerveau disponible a été récemment confronté à des propositions diamétralement opposées en matière d’ambition publicitaire. D’un côté, je tombe sur l’affiche Coca-Cola du moment qui me dit « mini can, mini kif » et de l’autre, je ne peux passer à côté de la polémique qui raille (ah ah ah on ne se refait pas), qui raille donc le nouveau nom du service TGV dans sa version « normal + » (si j’ai bien compris) : inOUI. Prenons le train de la discorde un verre de rien à la main…

« Mini can, mini kif »… bref, elle n’en fait pas des tonnes.

Donc, à ma gauche, une campagne d’affichage pour la mini can de Coca-Cola avec un slogan passé par la moulinette de je ne sais combien de comités de direction internationaux au service du soda mondial, pour mettre la barre le plus bas possible : « mini can, mini kif ». Mini, c’est mini quoi. Faut pas non plus trop en demander. Tu as compris ou tu reprends un cornet de frites ? L’important, c’est que tu savoures l’instant avec des bulles dedans. J’étais tout aussi caustique que ça quand mon fils de la génération Z 2000 (environ) a pris la défense des responsables marketing de Coca-Cola, en disant que cela renforçait le côté « c’est un petit plaisir comme ça, sans conséquence », que ce n’est pas une grosse promesse à laquelle on ne va pas croire. À son avis, cela aurait été le cas, si on avait choisi par exemple de dire « mini can, maxi kif ». M’a-t-il convaincue ? Je lui concède l’argument de la modestie, mais je ne suis pas d’accord en matière d’impact publicitaire. Cette affiche a surtout été conçue pour parler visuellement dans toutes les langues à la génération Instagram : la mini-canette est à la taille du cœur formé par les doigts des deux personnes. Point barre et love ton soda. Malheureusement, impossible de retrouver une reproduction de l’affiche sur le web : vous m’en voyez fort désolée ! Voilà pour la partie sucrée.

mini can mini kif coca-cola

InOUI ? Bein non…

À ma droite, une drôle d’approche de la SNCF. La marque TGV a été bâtie sur une promesse très forte, très concrète et très technique : le Train à Grande Vitesse, il va vite. Quoi qu’on en dise, on est dans le concret et le fleuron technologique de la France. Pour prendre le train de la modernité, on appela OUIGO l’offre TGV à bas coûts (rien à voir avec Bakou, en jargon marketing, on dit d’ailleurs plutôt « low cost »). Voici donc que son cousin, le service TGV classique s’appellerait désormais inOUI. Oui, oui, oui… Aussitôt, les réseaux sociaux bruissent de moqueries en tous genres, car il faut le savoir, la SNCF n’est pas une marque comme les autres. Le train est encore considéré comme un service public qui m’appartient aussi à moi, en tant que citoyen. Grèves, retards et polémiques sur les tarifs obscurs prêtent régulièrement le flanc de la SNCF à toutes les critiques. Il faut avouer que donner un nom qui veut dire à la fois «sans exemple, incroyable, extraordinaire »  et « qui dépasse la mesure et qui irrite », il fallait aller le chercher quand on se fait tacler toute l’année. On pourra nous opposer qu’il n’y a pas de tréma sur le deuxième i. Néanmoins, c’est bien le sens de ce mot commun qui restera dans l’oreille du plus grand nombre.#inOUI

Alors que Coca-Cola fait profil bas sans saveur, le rail a-t-il réfléchi au ridicule sur-prometteur de son inOui en français ? Vaut-il mieux promettre la Lune au risque d’être traîné dans le caniveau… ou raser la moquette sans casser trois pattes à un canard ? Je vous laisse faire votre propre jurisprudence… mais la communication, la bonne, doit réussir à trouver le juste équilibre entre l’étonnement qui vous extrait de l’indifférence et le parler juste qui saura vous retenir. Compte tenu de notre surexposition médiatique et de la guerre pour l’attention qui fait rage, ce n’est pas près de changer. Ah… On me dit dans l’oreillette que vous aimeriez savoir ce qu’en pense mon fils… C’est inouï comme vous pouvez être curieux, tout de même !

REBONDS

Sur InOUI, l’avis parmi d’autres de Jean-Marc Lehu, enseignant-chercheur en stratégie de marque (Paris I Panthéon Sorbonne)

-Un rappel sur la stratégie de communication Coca-Cola réinitialisée en 2016

 

Manger est un acte citoyen.

Alain Ducasse, Editions Les Liens qui Libèrent, LLL, Manger est un acte citoyen, gastronomie, écologie, permaculture, Collège culinaire de FranceEn ce 23 avril 2017, vous étiez appelés à accomplir un acte citoyen : celui de choisir entre onze prétendants à l’Élysée. On ne doute pas de son importance, au vu des tensions, incertitudes et défis qui nous guettent. Entre la poire et le fromage, je ne résiste pas à l’envie de vous parler d’un autre acte citoyen aussi anodin qu’essentiel, aussi universel que déterminant : manger, un acte quotidien et non quinquennal. Je viens en effet de dévorer le livre de deux compères qui s’y connaissent en belle et bonne nourriture : Alain Ducasse, le chef globe-trotter qu’on ne présente plus et Christian Regouby, communicant et délégué général au sein du Collège culinaire de France.

Rabâchant dans mon entourage depuis un moment déjà que consommer est devenu un acte éminemment politique, lourd de conséquences sociales et sanitaires, je ne pouvais que savourer « Manger est un acte citoyen ». Pas de livre de recettes, mais un cri d’alarme doublé d’un cri de ralliement : si nous ne voulons pas multiplier les pathologies médicales, économiques et sociales, commençons par arrêter de bouffer n’importe quoi… Lire la suite

Au bonheur des fautes

Muriel Gilbert Au bonheur des fautes orthographe VuibertVous n’imaginez pas à quel point l’exigence lexicale peut vous transformer en Don Quichotte qui se bat contre les moulins à fautes. La médiocrité textuelle pourrait nous terrasser si nous n’y prenons pas garde, nous, les professionnels de l’écrit. Connaissant mon implication dans le « Made in French » à titre professionnel, on m’a offert le livre de Muriel Gilbert « Au bonheur des fautes ». L’auteure est une éminente correctrice qui travaille dans un éminent quotidien : Le Monde. Même Bernard Pivot a un immense respect pour cette dompteuse du subjonctif et a chroniqué son livre dans le Journal du Dimanche

Que vous militiez contre le barbarisme ou que, au contraire, vous ne soyez pas encore réconcilié(e) avec le Bescherelle, je vous le recommande. Rien d’austère ou de prétentieux ne vous attend, car Muriel Gilbert réussit à nous faire sourire à chaque paragraphe. Grâce à elle, on plonge en fait avec amusement dans le quotidien du cassetin (compartiment d’une casse d’imprimerie et nom donné aussi au bureau des correcteurs dans la presse). On apprend une foule de choses sur les bizarreries de la langue française tout en se glissant dans les coulisses du métier de correcteur. On mène l’enquête sur l’accord du participe passé comme dans un polar nordique… et on déguste au fil du livre des apartés joliment appelés « Un bonbon sur la langue ».Muriel Gilbert Au bonheur des fautes Vuibert anagramme

Ce livre réussit donc un cocktail étonnant d’érudition savoureuse, d’anecdotes sur le parcours insolite de l’auteure et d’humour tendre sur le chef-d’œuvre en péril de la correction professionnelle.

De la résignation au mépris, il n’y a… qu’un saut de ligne !

Grâce au livre de Muriel Gilbert, j’ai aussi compris que nous ne devons pas nous résigner à la médiocrité linguistique dans les métiers de la communication et de l’information. Je ne peux en effet plus supporter qu’on me dise « Allez, on s’en fiche : de toute façon, personne ne verra la faute. » J’ai mis du temps à analyser ce qui me gênait dans cette posture faussement cool : en fait, c’est son irrespect fondamental mais non assumé. Un irrespect hypocrite et notoire pour les gens qui nous lisent, car c’est partir du principe qu’ils ne méritent pas notre exigence lexicale minimale et professionnelle. Le niveau baisse ma bonne dame et les gueux ne lisent plus, n’écrivent plus, alors on ne va pas en faire une pendule du fait qu’on écrit « quelque temps » et non pas « quelques temps ».

Jeu de dupe déguisé en discipline démodée… 

Eh oui,  l’application des règles du français, ce n’est pas hype en 2017. Ce qui est tendance, c’est d’être à la pointe de l’innovation, de réinventer les règles et de dire m… à ce qui est bêtement marqué dans un Bled. Seul l’ « orthobashing » sur les réseaux sociaux façon BescherelleTaMère peut éventuellement rendre tendance une exigence qui sent la vieille craie des hussards de la IIIe République. Il faut dire que le faux alibi de l’écriture SMS et la réforme de l’orthographe qui concède lâchement la cohabitation d’une ancienne et d’une nouvelle écriture ne font pas avancer la cause. Comme le rappelait récemment Bernard Pivot dans une interview, rien de mieux pour discréditer insidieusement une discipline que de flouter ainsi ses principes. Accepterait-on qu’en maths, 2 et 2 puissent faire éventuellement 5 ? On a les priorités qu’on veut bien se donner. Mais le laxisme orthographique ne serait pas scandaleusement hypocrite si le respect de ces règles ne servait pas ensuite à trier les lettres de motivation…

Pour finir sur un clin d’œil , il y a quand même un détail qui m’interpelle : Muriel Gilbert aurait-elle eu la fantaisie de laisser traîner une coquille pour titiller notre sagacité ? À la page 121, on peut lire en effet l’expression « de temps un temps ». Cette filouterie non dénuée d’élégance viserait ainsi à nous hisser un instant seulement au niveau d’attention du correcteur émérite, comme si on réussissait pour une fois à soigner son propre médecin… Un bref instant seulement.Muriel Gilbert Au bonheur des fautes Vuibert

REBONDS :

Le blog de Muriel Gilbert

Un petit extrait…Muriel Gilbert Au bonheur des fautes orthographe Vuibert

Aussi longtemps que dure l’amour…

Aussi longtemps que dure l'amour, Alain de Botton, Flammarion

Ici gît une rose de la St Valentin momifiée.

Maintenant que la Saint-Valentin est passée, on va pouvoir parler d’amour, celui d’origine contrôlée sans additif romantico-sirupeux à effet illusoire. C’est un peu l’objet du livre Aussi longtemps que dure l’amour signé Alain de Botton. Alors que les contes de fée se terminent lâchement par « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », l’auteur nous invite à une visite guidée très particulière : celle des années qui vont suivre LA rencontre. Ici pas de recette du bonheur à l’américaine, pas de psychologie prête-à-tout-résoudre, mais une réflexion d’une lucidité épatante au fil d’une trame fictionnelle en compagnie d’un couple « ordinaire ». Tout ce que vous vouliez savoir sur l’amour, sans jamais imaginer que c’était donc cela… Lire la suite

Comment la PDM va détrôner la bonne résolution…

bonne-resolutionComme vous le savez sûrement, la civilisation occidentale s’est mise en mode start-up (du nom des jeunes pousses entrepreneuriales qui rêvent toutes de devenir le prochain Google). Bref, il faut constamment innover en toute agilité, sinon on tombe de vélo. Pour accompagner tous les bons vœux qui doivent présider à ce premier billet de 2017, j’ai donc décidé de m’y plier : je lance la PDM. Même pas la peine de faire une levée de fonds. Le fond, je l’ai déjà. C’est la forme du packaging qui manque le plus. Donc la PDM… Car, oui, les bonnes résolutions étant d’un convenu qui confine au ringard, il était temps de réagir, enfants du XXIè S. triomphant. Tout va trop vite et on condense pour être toujours au top. Tout nous pousse à faire équipe avec nous-mêmes pour relever le défi constant du mieux-être. Tout est « esthétique du moi » face à la pression de la réputation, sur les réseaux sociaux ou dans les apéros de voisinage. Il est donc venu le temps de la PDMLire la suite

Mangez-en !

pub-barillaAu secours. Je suis à deux doigts de créer la Société Protectrice des Idées Créatives : la bien nommée SPIC qui se piquerait justement d’embellir coûte que coûte le quotidien avec malice, de nous chatouiller avec de l’humour ou d’indemniser nos 10 secondes d’attention forcée avec de l’intelligence. Qui t’es toi Barilla pour me déranger avec ton affiche et penser que me dire juste « Découvrez mes pâtes machin » allait suffire à faire émerger le début de l’envie du désir de la curiosité ?
Amis de la belle accroche publicitaire, de la poésie marketing qui entre en résonance avec l’inconscient collectif, du slogan-dicton à deux balles qui va rester dans les mémoires, l’heure est grave. Il faut entrer en Résistance. Il y a des dir’com au ras des pâquerettes qui nous font honte. Ils jouent la platitude du message pour espérer ne surtout pas émerger. Ils ont oublié que pour séduire, il faut commencer par étonner, sortir du brouhaha, illuminer la grisaille. Alors voilà, les chevaliers sans tête de la Guilde de l’Impératif ont encore frappé. C’est bien connu : l’impératif, c’est rudement dynamique et il suffit de parler aux consommateurs à l’impératif pour qu’ils s’exécutent comme dans une dictature qui leur aurait lavé le cerveau. À ce rythme-là, n’importe quelle intelligence artificielle va pouvoir rédiger au kilomètre des slogans qui commenceront tous par « Faites… », « Découvrez… », « Essayez… », « Goûtez… »…  À ce rythme-là, ce ne sont pas des SDF morts de froid qu’on va retrouver dans les abribus mais des consommateurs morts d’ennui à force de voir des affiches ânonnant les mêmes types d’injonctions.

Face à cette affiche, j’ai imaginé la réunion qui a scellé son destin et l’envolée finale en rase-motte : « Bon, c’est bien gentil votre idée-là, mais en fin de compte, j’aimerais qu’on revienne à l’essentiel de notre produit. Vous savez, les gens ont besoin de simplicité, surtout ceux qui mangent des pâtes. Le bio, c’est sans bla bla, sans pesticides et sans tourner autour du pot de sauce tomate. On n’a qu’à mettre « Découvrez les Pâtes Barilla Bio » et une belle assiette de pasta. C’est bien ce qu’on veut dire au fond, non ? »

En tant que conceptrice-rédactrice publicitaire, je fais un vil métier, mais j’y mets un minimum d’honneur : respecter l’attention du consommateur en lui offrant autre chose que la platitude absolue dans un monde où chacun cherche l’étincelle. Alors, sache-le Barilla (j’espère que tu apprécieras l’emploi de l’impératif…), je ne suis pas près de les « découvrir » tes pâtes.