Haut les masques

Collection personnelle de masques cousus main- Année 2020

Franchement, à mots à peine couverts, dans la tourmente du coronavirus, on a dit et entendu tout et n’importe quoi sur les masques. En tissu lavable une cinquantaine de fois ou jetable impunément dans le caniveau, acheté à prix d’or en pharmacie ou cousu à partir de chutes de tissu ou de vieilles chemises… le voilà sur toutes les lèvres. Qu’a-t-il à nous dire sous ses airs de bouche cousue ?

Rappelons tout d’abord que nous avons beaucoup appris avec le masque manquant. Oui, quand il a fallu chercher des sources d’économies pendant le quinquennat précédent, on a sacrifié le stock de masques à renouveler régulièrement. On a croisé les doigts pour que ça ne se voit pas. Il était un peu superflu n’est-ce pas puisqu’en cas de pandémie, on aurait bien le temps d’en commander aux Chinois. Oui, c’est bien connu : en cas d’incendie, on a tout le temps de commander un extincteur sur Feu.com ou de faire venir des pompiers de Nouvelle-Zélande. D’ailleurs en parallèle, il a fallu aussi avaler que notre dépendance à l’industrie pharmaceutique asiatique était colossale… ce qui n’avait pas encore effleuré le cerveau endolori du citoyen moyen venant chercher naïvement du paracétamol dans sa pharmacie préférée.

Ensuite, on a essayé d’échapper à la polémique stérile sur « le masque est-il vraiment utile ? ». Est-ce moi que je protège ou plutôt les autres ? Suis-je du genre « responsable/on ne sait jamais » ou plutôt « invincible/on nous raconte n’importe quoi » ? C’est le psycho-test du printemps. Dans l’incertitude, l’intelligence navigue tout simplement à vue… et même masqué, on a les yeux qui dépassent quand même. Les plus survivalistes n’ont donc pas hésité à en fabriquer à la maison.

Maintenant, il faudrait apparemment s’autoriser le luxe de s’interroger sur l’impact anthropo-philosophique de cet accessoire qui ampute l’expression de notre si beau faciès. Il a, c’est vrai, un côté beaucoup plus « Gaffe aux lacrymogènes ! » que « Trop beau, le Carnaval de Venise ! » Personnellement, quand je le porte, j’essaie de renforcer les autres signes de civilité pour remplacer le sourire qui manque désormais devant la caissière. Sourire avec les yeux, assumer un mot gentil qui contrebalance l’absence de zygomatique visible. Au masque d’indifférence qui opérait aussi très bien sans tissu avant la covid-19, on peut substituer un savoir-vivre plus attentif qui contrebalance ce sourire proprement invisible. Le masque qui va nous être encore utile un certain temps dans les endroits les plus confinés, les plus fréquentés et face aux plus fragiles cache en fin de compte un tissu de paradoxes. Recto, il donne une mine forcément un peu inquiétante, car il rappelle à chacun la menace invisible qui justifie son utilisation. Verso, son port envoie aussi un signal néanmoins responsable et civique à ceux que je croise : « Si je fais l’effort de supporter ce truc qui donne chaud, c’est aussi pour nous protéger tous ». C’est réconfortant. En portant le masque comme mes congénères pendant l’épidémie, je ne me considère pas au-dessus de la menace, je fais front tout comme eux avec ma bouche et mon nez protégés. Recto, c’est un anti-virus. Verso, c’est un hacking indirect de la reconnaissance faciale. Recto, il peut être aussi neutre que les masques chirurgicaux classiques. Verso, il peut devenir un accessoire lavable, customisé et personnalisé.

Les paradoxes sont toujours fertiles. À ceux qui pensent que le masque nous ferait comme un inquiétant bâillon, nous pourrions rétorquer qu’il en va autrement si nous le désirons. Haut les masques, tant que nous saurons négocier avec nuances entre nos libertés individuelles et la sécurité du plus grand nombre. Haut les cœurs tant que nous serons debout pour pouvoir porter un masque.

 

Une grippe à double-sens

grippé, économie grippée, coronavirus, grippe En ces temps de coronavirus, certains pourraient être tentés de se barricader avec des vivres pour 3 mois. Loin des tousseurs partageurs et des fiers à bras désinvoltes qui refusent de se laver les mains.  Grâce au coronavirus, ils auraient peut-être alors assez de temps libre pour redécouvrir le double sens du mot grippé, à l’aide d’un dictionnaire qui prenait la poussière sur une étagère.

Oui, rappelons-le : quelle merveille que la langue française dont les trésors peuvent prendre sans coup férir une actualité brûlante, celle qui affiche 39,5° C sous les aisselles.

L’histoire du mot grippe n’est pas banale. Le mot a d’abord qualifié au XVIIe siècle une « fantaisie soudaine, un caprice » avant de s’étendre à l’expression « prendre en grippe » vers 1760. En parallèle, Monsieur Robert nous indique que c’est en 1743, que le mot grippe qualifie la maladie infectieuse que nous connaissons, essentiellement parce qu’elle saisit avec soudaineté sa proie à l’immunité défaillante.

Tout cela suit tranquillement son cours et puis un jour, apparemment en 1869, apparaît le mot grippage, pour désigner « le ralentissement ou l’arrêt du mouvement de pièces ou organes mécaniques, provoqué par le frottement et la dilatation de surfaces métalliques mal lubrifiées ». L’extension du domaine de l’usage finit par entraîner l’élargissement du sens au mauvais fonctionnement d’un système (l’économie par exemple).

Que les deux acceptions, médicale et mécanique, viennent en 2020 se rejoindre avec fracas, laisse rêveur. Que les auteurs de science-fiction aient toujours envisagé des fins de cycles à la sauce pandémie semble attendu. Que l’économie mondialisée se grippe sérieusement à cause d’un minuscule virus ne viendrait en revanche pas tout de suite à l’esprit du premier trader venu.

Sans vouloir offenser les victimes humaines du coronavirus (également appelé covid-19 parce que c’est quand même plus facile à écrire et que ça ne peut pas faire de tort à une bière)… donc, oui, sans vouloir minimiser le bilan humain, les dommages collatéraux économiques pourraient surpasser bien des craintes, donner des sueurs aux banques centrales et filer des frissons aux ministres de l’économie. La délocalisation à outrance des industries pharmaceutiques se révèle soudain dangereuse et un peu irresponsable. La chaîne de valeur qui permet d’économiser aux quatre coins du monde sur toutes les étapes de fabrication peut mettre à l’arrêt des entreprises en panne de pièces détachées. La mobilité humaine entre les continents s’avère être un facteur aggravant de la transmission. Le secteur des loisirs et du tourisme est alité pour une période indéterminée… Seuls les fabricants de gel antibactérien n’auraient pas rêvé une plus belle croissance.

Quelle réflexion oserons-nous avoir collectivement sur nos interdépendances mises en place pour doper la rentabilité à court terme ? Une grippe plus féroce que les autres peut-elle nous ouvrir les yeux sur ce qui est vraiment grippé dans ce monde de brutes ? Quand tout est grippé, il faut remettre du lubrifiant. Sa formule ressemble peut-être à un mélange de civisme, de bon sens, d’humanisme et de saine remise en cause de nos travers planétaires. Pour commencer, à notre humble échelle individuelle de fourmi, faites-moi le plaisir de tousser dans votre coude : cela crée dans le bus une ambiance bien plus cool que l’éternuement intempestif sans barrière de savoir-vivre. À la façon du paracétamol effervescent, l’individualisme décomplexé devrait être soluble dans la responsabilité collective.