Factfulness ou l’autre guerre du faux

Factfulness, Hans Rosling, Flammarion, raisonner à partir des faitsOn parle beaucoup de la propagation inquiétante des fausses nouvelles, boostées aux amphétamines des réseaux sociaux. On parle moins de la survie de nos a priori dépassés sur le monde dans lequel nous vivons. C’est là où Factfulness, le livre de Hans Rosling, médecin et professeur de santé publique suédois, fait office d’écarteur de paupières pour les autruches que nous sommes malgré nous. Bill Gates a rangé son livre parmi « les plus importants qu’il ait jamais lu ». Effectivement, lecture passionnante et dérangeante, car prendre des décisions fondées sur des faits plutôt que sur des opinions n’a jamais paru aussi important. En route pour la « factualité »…

Hans Rosling, le médecin statisticien…

Notre homme a été médecin, conseiller pour l’OMS et l’UNICEF, ainsi qu’un des initiateurs de l’ONG Médecins sans Frontières en Suède. Il a également été statisticien et à l’origine d’un outil logiciel de visualisation des données utilisé dans des conférences TED très remarquées. Convaincu de l’effet dévastateur des idées fausses sur la marche du monde, il participe aussi à la création de la fondation Gapminder, non pas un énième « think tank » mais plutôt un « fact tank » pour mettre en scène et diffuser les statistiques produites par les grands organismes internationaux, mais étonnamment peu vulgarisées par les grands médias.

Tous des cancres… ridiculisés par les chimpanzés.

Vous pensez encore que le monde se divise entre pays développés ultra-riches et pays en voie de développement ? Vieux reste de vos cours de géo… Les chiffres sont contrariants, car la majorité du monde se trouve aujourd’hui entre les deux en termes de niveau de vie. Vous surestimez la mortalité infantile ? Les chimpanzés qui répondent au hasard ont un meilleur score au quiz de Hans Rosling que la plupart d’entre nous. Et ce ne sont que deux petits exemples. Même l’élite du monde économique réunie à Davos en janvier 2015 a été battue par les primates sur l’augmentation de la population mondiale et la vaccination des enfants dans le monde… Lire la suite « Factfulness ou l’autre guerre du faux »

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« Que faire des cons ? » Vaste programme…

Que faire des cons ? Maxime Rovere Flammarion« Que faire des cons ? » Un bien joli titre choisi pour son nouveau livre par Maxime Rovere, spécialiste de Spinoza… et très habilement sous-titré « pour ne pas en rester un soi-même. » Point de guide pratique en 10 leçons pour en finir avec le tonneau des Danaïdes de la connerie humaine. Le propos est bien moins démagogue et le voyage intellectuel qui nous attend bien plus vertigineux et déroutant, car manifestement, avec les cons, nous nous trompons souvent de diagnostic et de stratégie…

Emportés par la foule chute ?

L’idée du sujet a été donnée à l’auteur par une colocation difficile… mais nous n’en saurons pas beaucoup plus. N’y tenant plus, cherchant la catharsis, Maxime Rovere a manifestement choisi d’affronter le problème en brave philosophe. Il s’est alors vite aperçu que le sujet avait été très peu traité dans sa discipline. De peur de quitter les hautes sphères de la réflexion conceptuelle ? Peut-être… Un des constats majeurs de Maxime Rovere dans « Que faire des cons ? », c’est que la connerie a le don de nous faire perdre notre capacité à réfléchir. La colère et le mépris qui nous saisissent face à elle rendent impossible toute contre-attaque « efficace ». Les cons et les connes ont un vrai don pour nous entraîner dans leur chute. Chute évidemment, car nous nous sentons toujours supérieurs à eux. Une « supériorité » tout en paradoxes, puisqu’il n’est pas rare que nous soulignions plutôt sans le savoir notre impuissance : en convoquant une morale surplombante (est-elle au moins partagée ?) ou en appelant à une loi protectrice (comme si l’État pouvait se substituer à chaque citoyen face à chaque con fini).

La connerie défie l’intelligence

La grande force de l’approche de Maxime Rovere, c’est de nous faire réaliser qu’il y a Lire la suite « « Que faire des cons ? » Vaste programme… »

Comment notre monde est devenu cheap

Comment notre monde est devenu cheap Raj Patel Jason W MooreUn chanteur français toujours vivant (si, si) nous a déjà mis en garde sur l’impasse qui consiste à croire que le bonheur, c’est d’avoir. Avec Comment notre monde est devenu cheap, l’économiste Raj Patel et l’historien Jason W. Moore nous racontent comment la « fièvre du pas cher » que les auteurs appellent la cheapisation, poursuit sa course depuis des siècles, en touchant la nature, le travail, l’alimentation, l’énergie… et la vie tout court. L’invité d’honneur que l’on découvre sous un nouvel angle n’est autre que Christophe Colomb. Montez à bord qu’on fasse les comptes… Lire la suite « Comment notre monde est devenu cheap »

Feuilles de lotus

Robert Wright, Le Bouddhisme a raison et c'est scientifiquement prouvé, méditation pleine conscience, psychologie évolutionnisteAdeptes du yoga en quête uniquement des bonnes postures, passez votre chemin. Avec « Le Bouddhisme a raison et c’est scientifiquement prouvé », best-seller traduit en 25 langues, le spécialiste des sciences cognitives Robert Wright, n’a pas écrit un manuel mais abordé la méditation en sceptique. C’est ce qui fait le sel de l’affaire. Avec son enquête scientifique enrichie en pépites d’humour sur la nature humaine, il nous emmène très loin sans bouger de notre coussin…

Assieds-toi et sors donc de la Matrice

Psychologue, Robert Wright anime des séminaires à Princeton sur le bouddhisme, la méditation et les sciences cognitives. Il ne s’intéresse pas véritablement aux aspects religieux. Ce qui le passionne dans la méditation, c’est ce que le cerveau en fait. Ça démarre à la vitesse de la lumière avec la scène mythique du film Matrix où le héros Néo découvre qu’il vit dans un monde virtuel rêvé, une prison algorithmique appelée la Matrice. Orpheus, le mentor des rebelles qui le contactent, lui demande de faire un choix cornélien : avaler la pilule bleue et retourner tranquillou dans son univers artificiel ou prendre la pilule rouge et briser le voile de l’illusion pour vivre dans le réel. Bien sûr, notre Néo est un héros : il avale la pilule rouge et tout commence… Pour les adeptes du bouddhisme occidental et Robert Wright, avaler la pilule rouge ressemble bel et bien à la méditation de pleine conscience… mais sans Keanu Reeves. Il s’agit de sortir des conditionnements narcissiques et des illusions que notre cerveau biologique reproduit sous l’emprise de… la sélection naturelle !

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Comment avoir une intelligence de poulpe ?

Le Prince des Profondeurs - Peter Godfrey-Smith - L'intelligence exceptionnelle des poulpesDès que Peter Godfrey-Smith a un moment de libre entre deux cours de philosophie qu’il donne à l’université de Sydney ou de New York, il va nager à la rencontre des poulpes. Ces céphalopodes le fascinent depuis 2007, année de sa rencontre avec une seiche sépia géante dont la peau changeait de couleur en une fraction de seconde. Depuis, il explore pour nous l’intelligence de ces princes des profondeurs dont les tentacules sont pleins de neurones…

Un défenseur de l’indépendance du neurone

Bienvenue en Poulpitude, à la lecture du livre « Le Prince des Profondeurs – L’intelligence exceptionnelle des poulpes » de Peter Godfrey-Smith (Ed. Flammarion). Sans combinaison de plongée, vous allez par exemple imaginer que vos mains et vos jambes sont munies d’un système nerveux avec tous les neurones qu’il faut pour décider d’actions autonomes sans l’aval central de monsieur le cerveau en chef…  C’est le quotidien des poulpes et autres céphalopodes qui possèdent autant de neurones que les chiens (500 millions environ contre 100 milliards pour les humains), mais répartis également dans leurs bras à ventouses ! De quoi rejoindre une idée qui fait son chemin en psychologie y compris pour les vertébrés que nous sommes : notre corps lui-même, plutôt que notre cerveau, serait responsable d’une partie de « l’intelligence » dont nous faisons preuve lorsque nous nous confrontons au monde… Lire la suite « Comment avoir une intelligence de poulpe ? »

Requiem pour le rêve américain

Noam Chomsky - Requiem pour le rêve américainSi vous êtes encore sous le charme du soft power à l’américaine, biberonné à la success story d’Hollywood ou de la Silicon Valley, sous l’emprise du mythe du self-made man et du vrai pays de la liberté, il est temps pour vous de tomber de très haut. Dans « Requiem pour le rêve américain », Noam Chomsky vous explique pourquoi la bannière étoilée est en lambeaux…

 

10 principes pour casser du rêve

Philosophe, activiste et linguiste ayant enseigné pendant cinquante ans au MIT, Noam Chomsky nous explique en dix chapitres comment le rêve américain s’est fracassé. Une lecture particulièrement percutante sous l’ère Trump. Partir de rien dans le pays glorieux de la libre entreprise et gravir l’échelle sociale quel que soit son milieu d’origine, c’est finished. C’était bon pour le père de Noam Chomsky arrivé aux États-Unis en 1913 d’un village très pauvre d’Europe de l’Est, qui trouve un petit emploi dans un atelier de Baltimore et passe finalement un doctorat. Aujourd’hui, l’auteur l’affirme : « La mobilité sociale est en fait moins grande ici qu’elle ne l’est en Europe. » La démonstration glaçante de lucidité tient aussi à son articulation. Chomsky égraine les chapitres sous forme de principes, de « Principe N°1 : réduire la démocratie » à « Principe N°10 : marginaliser la population » en passant par « Principe N°5 : briser la solidarité » ou « Principe N°9 : fabriquer du consentement ». Un chemin de croix pour le lecteur américanophile qui doit être prêt à revenir sur des mythes joliment entretenus. Amuse-bouche :Requiem pour le rêve américain - extraitDe l’intérêt de rester le patron…

La constitution américaine ? Une construction qui, comme l’expliquait son principal auteur James Madison en 1790, consiste à protéger la démocratie de la folie des pauvres en la confiant à l’élite la plus riche et la plus éclairée. La première économie mondiale ? Financiarisée et délocalisée depuis les années 80, elle a dégradé le niveau de vie de ses couches sociales populaires, piégées par le surendettement. On a droit à une visite guidée très convaincante de la dérive dérégulatrice lancée par Reagan et entérinée par Clinton lors de l’abrogation du Glass Act. Mais là où Chomsky nous ouvre des portes, c’est en soulignant que les États-Unis ne sont pas vraiment capitalistes. Oui, vous avez bien lu. Dans un système purement capitaliste, ceux qui prennent les risques paient les pots cassés. Or les États-Unis se sont comportés en « État-providence » avec les acteurs financiers qui jouèrent avec le feu et entraînèrent la crise financière de 2008. À cause du tristement fameux « too big to fall », ce sont bien les contribuables qui ont payé la facture. Apprend-t-on de ses erreurs ? Noam Chomsky se désespère quand « les gens choisis pour remédier à la crise sont ceux qui l’ont provoquée. » On n’est pas bien patron.

Nous alertant depuis de nombreuses années sur la fabrique du consentement des médias de masse, Noam Chomsky conclut « Requiem pour le rêve américain » en convoquant le penseur des Lumières David Hume et le paradoxe apparent suivant : « Le pouvoir est entre les mains de ceux qui sont gouvernés ».  Il en appelle donc au réveil de la majorité pour tout refonder, par une multitude de petits actes qui vont constituer d’autres moyens d’actions politiques… que ceux qui ont déjà échoué. Âgé de 88 ans, Noam Chomsky met ses espoirs dans une jeunesse qu’il sent porteuse d’un changement profond… Si vieillesse sait déjà, jeunesse pourra-t-elle encore ?

>>>Sur le site Flammarion, la page du livre sorti fin septembre

Aussi longtemps que dure l’amour…

Aussi longtemps que dure l'amour, Alain de Botton, Flammarion
Ici gît une rose de la St Valentin momifiée.

Maintenant que la Saint-Valentin est passée, on va pouvoir parler d’amour, celui d’origine contrôlée sans additif romantico-sirupeux à effet illusoire. C’est un peu l’objet du livre Aussi longtemps que dure l’amour signé Alain de Botton. Alors que les contes de fée se terminent lâchement par « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », l’auteur nous invite à une visite guidée très particulière : celle des années qui vont suivre LA rencontre. Ici pas de recette du bonheur à l’américaine, pas de psychologie prête-à-tout-résoudre, mais une réflexion d’une lucidité épatante au fil d’une trame fictionnelle en compagnie d’un couple « ordinaire ». Tout ce que vous vouliez savoir sur l’amour, sans jamais imaginer que c’était donc cela… Lire la suite « Aussi longtemps que dure l’amour… »