Quand la parole détruit

Voici une chronique/critique du livre de Monique Atlan, journaliste, et Roger-Pol Droit philosophe, paru aux Éditions de l'Observatoire : Quand la parole détruit.
Il faut absolument parler du nouveau livre de Monique Atlan, journaliste, et Roger-Pol Droit, philosophe, paru en janvier aux Éditions de l’Observatoire.

Blablabla, Retweet et Fermela Jairaison sont sur un sacré paquebot à l’heure où je vous parle. Trois figures mythiques qui se prennent le bec en permanence sans s’apercevoir qu’ils foncent sur un iceberg qui fera sombrer le débat démocratique ?

Le brouhaha prend le pas sur le débat

Avons-nous bien mesuré les bouleversements qui touchent la parole depuis une quinzaine d’années ? Pas la parole qui se donne en tant que promesse, mais la parole qui nous inonde et fait boule de neige sur les réseaux sociaux, les chaînes d’information et les sites internet. On salue une ouverture mondialisée de la parole qui peut informer, souder des communautés, libérer des expressions auparavant inaudibles. On subit aussi une inflation de prises de parole qui condamnent en 30 secondes, qui s’indignent sans creuser, qui relaient des fausses informations pour se croire au-dessus du lot, qui harcèlent anonymement ou appellent à la haine sans limite.

Tu es responsable de ta langue et de ton clavier

Dans leur nouveau livre Quand la parole détruit (Éditions de l’Observatoire), Monique Atlan et Roger-Pol Droit font le point et lancent l’alerte. Après une analyse historique et philosophique de l’usage de la parole qui est le propre de l’humain, ils dissèquent les effets pervers d’une chambre d’écho sans précédent. Si la parole peut être aussi salvatrice que toxique, la caisse de résonance des réseaux pose de plus en plus la question éthique de la responsabilité de l’émetteur. L’impunité de l’anonymat est-elle encore tenable à l’heure des fake news qui fusent ? Le langage « naturel » accordé aux intelligences artificielles nous fera-t-il basculer dans une servitude insidieuse et à peine entrevue ? Comment tenter de reprendre en main l’usage de la parole, le seul super-pouvoir de l’humanité, largement sous-estimé ? Dans Quand la parole détruit, Monique Atlan et Roger-Pol Droit lancent des pistes de réflexion avec un plaidoyer salutaire pour un nouveau « parler humain » qui mesure vraiment le poids des mots. Il est notamment essentiel de remettre en avant la responsabilité individuelle de nos prises de parole, après des décennies de doctrines qui tendent à la relativiser en convoquant les déterminismes sociaux ou psychologiques. Face à l’instantané accéléré, il parait aussi urgent de « tourner sept fois ses doigts au-dessus du clavier », de sortir de notre cocon numérique pour bien se rappeler que cette parole publique est toujours envers, par et pour les autres.

Langage naturel ou parole artificielle ?

À l’heure où je vous parle, un robot conversationnel nommé ChatGPT alimente les débats, en opposant les technobéats sérieusement bluffés et les horrifiés qui voient se concrétiser un peu plus les dérives annoncées. Ce nouvel outil pourrait inonder l’espace public de textes générés automatiquement dans une boîte noire dont on connaît mal les sources. Est-ce une pièce de plus dans le juke-box du chaos ou la goutte d’eau qui remettra à la une la question de la responsabilité de la parole ? Tout comme moi, vous donnez peut-être votre langue au chat.

Alors, avant de vous quitter, j’aimerais laisser la parole aux auteurs :

« Parler l’humain, c’est avant tout avoir le sentiment que les paroles importent, les nôtres comme celles des autres, qu’elles ont toutes un poids et des effets. Quiconque garde cette évidence à l’esprit ne parle plus de la même manière (…) En se souvenant que chaque parole change le monde, même de manière infime, chaque parleur agit autrement. »

REBONDS

👉 Toutes les infos sur le livre sont à retrouver sur le site de Roger-Pol Droit

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Le sens des limites, un 7e sens ?

À l’heure des distances de sécurité et du couvre-feu, le nouveau livre de Monique Atlan et Roger-Pol Droit nous offre un voyage au pays des paradoxes. Sans bagages et depuis notre canapé. Alors que les limites sanitaires font la une, on part interroger la notion de limite pour mieux la mettre au service du progrès humain. Détendez-vous : Le sens des limites , aux Éditions de l’Observatoire, est un livre à lire à 80 km/h comme à 90 km/h. Peu importe.

Limites d’hier et illimité d’aujourd’hui ?

Le voyage dans le temps commence par les Grecs de l’antiquité pour qui l’art de la limitation était au service d’une vertu cardinale et glorieuse : la recherche du « juste milieu », un véritable sommet de la civilisation pour eux. Rien à voir effectivement avec le slogan de Mai 1968 « Il est interdit d’interdire » qui s’autodétruit contre le mur de l’absurdité. Entre les deux époques, une longue histoire de limites repoussées par la connaissance, la démocratisation et la révolution de l’individualisme, avant de déboucher dès la seconde moitié du XXe siècle sur une ligne idéologique vraiment trop cool : l’effacement de toutes les limites. Une fuite en avant portée ensuite par la mondialisation libérée des échanges, la révolution numérique ou de nouvelles frontières biotechnologiques joyeusement repoussées. Mais voilà, dépasser sans cesse les bornes sans jamais en interroger le bienfondé peut rencontrer ses limites.

Quand la transgression n’est plus qu’une posture qui tourne à vide, où va-t-on ? Quand la folie de l’illimité dans un monde physique limité rencontre la crise écologique, comment fait-on machine arrière ? Quand la tolérance sans débat rencontre des réactions aussi conservatrices que déboussolées au point de mettre en danger la démocratie, que dit-on ? Quand une pandémie relègue notre arrogance au placard et nous impose des limitations rendues insupportables par notre individualisme, que change-t-on pour l’après ? 

Un petit recadrage ?

Il parait que la création se nourrit aussi des contraintes ou que les enfants s’épanouissent mieux dans un cadre structurant. Il paraitrait même que les lois nous ont évité de nous entretuer sans fin. Toutes les limites ne sont donc pas bonnes à mettre aux orties ?  Effectivement, rien n’est simple dans le match entre homo illimitatus qui veut toujours dépasser les bornes et homo limitans qui ne se sent bien qu’avec des frontières inébranlables. Tout se gère une fois de plus dans l’art de la nuance agile et complexe. Comme le duo le démontre brillamment dans Le sens des limites, notre vie terrestre, notre perception et notre réflexion, sont de toute façon fondées sur d’indispensables limites pour cohabiter, séparer et concevoir.

La civilisation est l’art politique de s’imposer ses propres limites pour mieux vivre ensemble et dans la durée. Marque évidente du monde adulte qui s’empêche pour son bien, la limite est à réinventer sans cesse, en dépassant la simple vision manichéenne du type : « limite = fardeau liberticide » vs « sans limite = progrès ultime ». En fait, il existe des limites inutiles à combattre, d’autres à assouplir, d’autres à instaurer, etc. Et c’est là où les sacrés défis de notre époque nous apportent chaque jour des travaux pratiques sur ce sens des limites, qui doit être aussi agile par rapport au réel que dénué de barrières idéologiques.

On espère que ce plaidoyer sera entendu le plus largement possible, car l’exploration profonde et nuancée du livre de Monique Atlan et Roger-Pol Droit est pour le coup à partager sans modération. Oui, je me suis dit que je pouvais me permettre cette pirouette finale puisque leur ouvrage se termine, à propos de la réinvention permanente des limites, par l’expression « À l’infini ».  

Quelques extraits (oui, tout à ses limites) juste ici

L’espoir a-t-il un avenir ?

L'espoir a-t-il un avenir Monique Atlan Roger-Pol DroitLe poète Dante avait inscrit à la porte de l’Enfer : « Laissez toute espérance, vous qui entrez. » Adeptes décontractés de la désespérance très tendance, aurions-nous fait, de cette sentence glaçante notre devise ? Monique Atlan et Roger-Pol Droit qui m’avaient déjà passionnée avec leur enquête HUMAIN partent à la recherche de ce qui a disqualifié peu à peu l’espoir d’un monde meilleur. Dans un court termisme devenu subrepticement la règle, il est de bon ton de savoir profiter de l’instant sans trop attendre de l’avenir… et en même temps, on sent bien que tout cela ne nous mènera pas bien loin. Ouvrons avec eux la boîte de Pandore pour voir si l’espoir y dort encore…et comment on peut le réveiller. Oui Pandore, car dans « L’espoir a-t-il un avenir ? », tout commence par ce mythe fondateur que l’on réduit un peu vite à l’amphore d’où sortent malencontreusement tous les maux du monde. On oublie qu’il y reste, tapie au fond, une entité que les Grecs appellent elpis. Sa parfaite ambiguïté résume la condition humaine : à la fois connaissance des tourments qui peuvent surgir et… ignorance de ce qui va vraiment advenir et quand. Un mélange d’attente inquiète et d’espérance positive. Ce n’est bien sûr que le début du voyage en terre d’espérance… Lire la suite « L’espoir a-t-il un avenir ? »