Peut-on toucher sans retoucher ?

Photo non retouchée, Damart, Décret PhotoshopAu printemps dernier, on apprenait que Claudia Cardinale avait été retouchée sur l’affiche du Festival de Cannes. Alors, comme ça, au royaume de la fiction, on ne se contente pas seulement de raconter des histoires, on maquille la réalité ? Heureusement le « décret Photoshop » va désormais nous rappeler que certaines perfections féminines ne sont accessibles qu’après de nombreux clics de souris… qui, vous l’aurez remarqué, rime avec bistouri.

La vérité au fond du filtre ?

La mention « photo retouchée » veut ramener de la transparence là où les défauts ont été floutés. Mais la vérité toute crue, ce n’est pas si simple. Notre premier réflexe est de toute façon d’envisager la photo comme un miroir neutre de la réalité, alors même que la technologie numérique a aggravé l’écart possible entre la photo et le réel. Comment cette mention empêchera-t-elle l’image de flouer, de faire déduire, spéculer ou fantasmer ?

Susan Sontag nous avait pourtant ouvert les yeux…

En 1977, avant même le déploiement de la photographie numérique, Susan Sontag nous rappelait dans son essai « Sur la Photographie » que « la façon dont l’appareil photo rend la réalité dissimule toujours plus qu’elle ne montre. »  Construite, cadrée, modifiée, « filtrée », etc., la photo à des fins publicitaires (comme à des fins narcissiques sur notre compte Instagram…) est une image qui mêle matériau réel et un retravail du ressort de la  fiction. Tout dépend alors du contrat de confiance qui lie le spectateur et le photographe. Avec « Photo non retouchée », Damart veut sans doute nous associer à un refus du jeunisme et nous y sommes plutôt bien disposés. Mais nous voilà bien démunis pour nous assurer de l’authenticité de cette affirmation qui, au final, s’appuie sur notre confiance « aveugle ».

En fait, il faudrait, dès le Cours Préparatoire, apprendre à ne jamais confondre au premier regard image et réalité, photo et vérité vraie. Devant une image dont on ignore les coulisses, tout reste à interroger. Sans cela, chaque photo, qu’elle soit un exercice esthétique ou un morceau journalistique de la réalité, risque de nous renvoyer dans la caverne de Platon, enroulés dans la peau de bête de nos illusions…

« N’importe quelle photographie est chargée de sens multiples ; en effet, voir une chose sous la forme d’une photo, c’est se trouver en face d’un objet de fascination potentielle. Au bout du compte, l’image photographique vous lance un défi : « Voici la surface. A vous maintenant d’appliquer votre réflexion, ou plutôt votre sensibilité, votre intuition, à trouver ce qu’il y a au-delà, ce qui doit être la réalité, si c’est à cela qu’elle ressemble. »

Susan Sontag, Sur la photographie – Dans la caverne de Platon – Traduit par Philippe Blanchad – Éditions Christian Bourgois

 

 

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Et si la Réalité était une espèce à protéger ?

La Peugeot 3008 vient d’être sacrée « Voiture de l’année 2017», devenant d’ailleurs le premier SUV à recevoir ce prix. Je n’ai pas décidé de vous vanter ses qualités comme un pigiste de la presse auto. Non, je ne vais pas vous embarquer là-dedans. Cette consécration a simplement fait remonter de ma mémoire son spot publicitaire dont le concept avait titillé mes centres d’intérêts du moment. Le mâle du spot est en train de se faire un kif « pilotage extrême » à l’aide d’un masque de réalité virtuelle… quand finalement la réalité vraie reprend ses droits. Tout un symbole de ce qui nous taraude en 2017 ? Replay SVP…

Le slogan nous met donc bien le point sur le i de réalité : « Et si la réalité était la sensation la plus excitante qui soit ? » Un clin d’œil aux futurs véhicules autonomes qui ne se conduiront même plus, laissant sur leur faim les nerveux adeptes du levier de vitesses ? Peut-être… Une ode à l’aventure, la vraie (mais avec les airbags tout de même) ? Faut voir… En tout cas, l’appel de la réalité vraie, ce n’est pas une question pour de rire à l’heure où les technologies de Réalité Virtuelle veulent nous faire vivre des expériences ultimes garanties en sensations fortes, sans les risques qui y sont liés. Survoler New-York tel un oiseau comme au MK2 VR de Paris ou piloter un XWing comme dans StarWars n’offre pas de sensations « fausses », même si ce qui les a provoquées est artificiel. Le sujet est de savoir si le jeu de dupe du virtuel peut faire bouger les lignes quant à notre perception générale de ce qui est « réel », puisque désormais tout ce qui est numérique ou digital fait partie de notre réel. Le problème est de savoir si la pauvre réalité imparfaite pourra supporter la concurrence de l’univers virtuel paramétré selon nos désirs du moment. À force de nous offrir des expériences ultimes et de plus en plus personnalisées, la technologie va-t-elle nous rendre la vraie vie particulièrement terne et décevante ? Ne va-t-on pas aussi vers une scission entre ceux qui préféreront se réfugier dans le « virtuel » et ceux qui, dans le rejet du « faire semblant », revaloriseront ce qui ne se vit qu’une fois, par hasard et sans appuyer sur un bouton ?

Ce n’est peut-être pas une coïncidence si le débat enfle en parallèle autour des fake news, de la novlangue politique chère à Orwell ou de la post-vérité incarnée par Donald Trump. Si la frontière devient de plus en plus poreuse entre ce qui est vrai et ce qui pourrait l’être, la notion même de réalité pourrait perdre son importance… au point de devenir aussi floue et brumeuse que l’atmosphère irrespirable de Shangaï. La liberté d’expression et la rapidité des échanges va même peut-être de pair avec l’extension de notre crédulité, nous les créatures finalement plus « croyantes » que « raisonnantes »… Eh oui, certaines vérités sont changeantes et la réalité fort complexe. Il fut même une époque où l’on croyait que la Terre était plate… parce qu’on n’en avait jamais fait le tour. C’est vous dire si notre crédulité est vaste.

Heureusement, avant de vous replonger dans l’empire du faux avec le Gorafi ou un jeu vidéo, vous avez 5 mn pour découvrir en podcast pourquoi au final la vérité nous importe si peu… Replay SVP.