Déclaration d’indépendance du parfum

Divin'enfant Etat Libre d'OrangeLa singularité devrait toujours être l’essence du luxe. C’est ce qui pousse parfois certains à être originaux à tout prix. Dans le domaine du parfum, il est par exemple assez désagréable et fort troublant de croiser l’odeur du sien dans le sillage de quelqu’un d’autre. On bascule alors dans la fadeur de l’ordinaire. Mon nez intellectuel est donc par principe à la recherche de parfumeurs qui officient en dehors des sentiers battus… question aussi de statistiques de population et de probabilités. Parmi eux, il y a une griffe olfactive qui ne se laisse pas émouvoir par les faux-semblants du packaging ou les clichés usés du glamour. ÉTAT LIBRE D’ORANGE, c’est le nom de ce parfumeur français, est bien loin des jus marketés et consensuels. Son credo : rester furieusement libre et constamment révolutionnaire, comme le symbolise la cocarde qui orne les flacons. Mais pour une amoureuse des mots, le plaisir est aussi dans le nom de baptême des jus créatifs de la maison. A la question « Ça sent bon. C’est quoi ton parfum ?», il faut donc vous tenir prêt(e) à répondre : « Rien », « Putain des Palaces », « Éloge du Traître », « Fat Electrician » ou « Nombril Immense »… Lire la suite « Déclaration d’indépendance du parfum »

Je vous fais un dessin ?

A l’heure où l’image animée occupe mobiles, tablettes et ordinateurs aussi largement et sans doute plus compulsivement que le vieil écran de télévision, la rétine pourrait-elle se lasser ? Elle fait du foie gras de pixels toute la journée… et pour en rajouter une couche, elle adore prendre des photos à tous les coins de rue pour les partager avec la planète sur Picpic&stagram ou Face de Bouc. Plus ou moins réalistes, plus ou moins retouchées, plus ou moins en 3D, plus ou moins allumées, plus ou moins léchées, avec ou sans filtre… la photo et sa copine la vidéo sont partout.

Et si c’était pour ça, que, dans notre paysage urbain, on revoyait fleurir en même temps des campagnes publicitaires dignes d’affichistes, avec… des dessins ! Du beau travail d’illustrateur, qui va du pictogramme signalétique de maestro au calligramme qui donne soif… histoire peut-être de se distinguer dans ce flot quotidien d’images photo-vidéo.

Balade où on trouve à boire et à manger :

salvetat affiche été 2014Salvetat nous la joue très frais et très ensoleillé à la fois, recentré sur la bouteille à la façon d’une réclame, avec en prime un travail de la typographie remarquable. L’œil pétille autant que cette boisson en croisant cette affiche.

campagne RICARD 2014L’eau c’est sympa, mais vous aviez une envie de pétanque pour dégommer de la cigale. Votre œil est intrigué par ces calligrammes à l’anis de la plus belle facture pour la marque RICARD. On voit étonnamment bien la marque dans ce fatras de lettres… qui pourrait orner un mur peint. Présence à l’esprit, force du code coloriel… et rebond ludique pour qui veut lire !

Tout cela vous a donné faim et vous croisez dans le hall de la gare de grands pictogrammes façon pochoir qui, comble de la simplicité et de l’impact, n’ont même pas besoin d’être signés McDonald’s pour être attribués au roi du BigMac et autres hamburgers controversés. Quand on en est là, le réflexe pavlovien peut-il remplacer n’importe quel argumentaire ?

campagne pictogrammes mcdonald'sLe propre de l’illustration publicitaire, mais aussi son défi permanent, c’est de provoquer un choc de nouveauté en imposant son style. Si prendre une trop bonne photo qui fait le buzz paraît à tort de plus en plus à la portée de tout le monde, réussir une illustration talentueuse, parlante et attachante relève encore de la « magie » et renouvelle l’émerveillement. Cela me fait tout à coup penser à l’expression « Il s’est illustré par… » qui veut justement souligner la singularité qui rend fameux. La racine latine illustris signifie « éclairé, mis en lumière ». Que la lumière éclaire aussi brillamment et pour longtemps le talent des illustrateurs…

Merci à @VeroniqueRoyne, vigie des médias et des tendances, qui m’a inspiré ce vrai billet lors d’une de nos discussions « face to face », dans une vraie rue.

Distinguez-vous… mais pas trop.

distinguez-vous louispionEt vous, pour le réveillon de Noël, vous allez manger quoi ? Des huitres et du foie gras… peut-être même un peu de chapon. Je vous pardonne ce conformisme béat à cause des fêtes, mais j’espère que vous reprendrez du mouton à cinq pattes dès le mois de janvier. Sachez en effet que nous évoluons déjà dans une nouvelle ère : celle de la singularité. Cela fait belle lurette que l’hyperchoix et l’abondance poussent les marques dans une quête éperdue : celle du « plus » que le concurrent n’aura pas. De la même façon, le chômage pousse les candidats à faire du « personal branding » pour souligner ce qui rendra leur profil plus intéressant que celui du clone de promo. Sur le réseau social professionnel Linkedin, il est en effet d’ores et déjà conseillé d’éviter dans votre profil  les 10 mots-clés que l’on retrouve partout et qui vous rendront invisibles aux recruteurs une fois votre CV noyé dans le tas des résultats (bon, je suis sympa, je vous les donne ces 10 mots : responsable, efficace, dynamique, innovant, motivé, créatif, spécialiste, multiculturel, nouvelles technologies, capacité d’analyse). Là aussi, il faut être précis et spécifique, remarquable et accrocheur. La notion de marketing s’est en fait étendue aux individus, dans leur vie professionnelle, comme dans leur quête de l’âme sœur, par site de rencontre interposé.

exitlemarketingdemasseEt, parce que vous êtes unique ou surtout, parce que tout le monde souhaite l’être, l’avenir est à la personnalisation en toute chose, facilitée par les nouvelles technologies, la commande unitaire en ligne, les imprimantes 3D… Même Seth Godin, le pape du marketing, le dit dans son dernier livre : nous sommes tous singuliers et le marketing de masse est en train d’agoniser. Pour lui, la montée en puissance des tribus est en train de faire vaciller le modèle de l’industrialisation à grande échelle. Pour lui, c’est de là que viendra le renouveau publicitaire parce que « tout le monde déteste la pub en général, mais nous adorons la pub qui s’adresse à nous en particulier. » Mais singulier jusqu’où ? Ce qui nous est proposé, c’est surtout d’apporter notre touche personnelle à un produit qu’il est fortement conseillé de posséder pour s’intégrer. C’est l’exemple de The Kase et de son slogan « I am Unik », une enseigne qui vous propose de créer vous-même votre coque de portable personnalisée… car à force de coller à notre oreille les mêmes engins, ça en devenait inquiétant ! Face à la mondialisation des marques et des modes de vie, la singularité ferait-elle simplement diversion ou va-t-elle doper un nouveau type de création plus « artisanale » et relocalisable ?

Maintenant, vous hésitez à décorer votre sapin comme un conformiste de Noël qui se respecte ? Si vous êtes singulièrement perplexe, c’est normal. Nous serons peut-être toujours tiraillés entre notre sentiment d’appartenance et notre désir d’originalité. C’est ce qui fait l’avenir des tribus de toutes sortes qui permettent d’appartenir tout en se distinguant… Pour fêter ça, je vous autorise quand même à reprendre du foie gras sans sourciller.