Je pionce donc je suis

Je pionce donc je suis pièce de Michaël HirschEt si le sommeil était le dernier îlot de résistance face au règne de la performance utile et de la marchandisation galopante ? Et si le mode off, avec ou sans doudou, était la matrice indispensable à tous les rêves humanistes ? Avec l’humour qu’on lui connaît et l’amour des mots qui le caractérise, Michaël Hirsch monte sur la scène entouré de douillets oreillers pour nous en convaincre : c’est la pièce Je pionce donc je suis à l’affiche du Théâtre du Lucernaire (Paris). Pioncer, se mettre en veille, faire de beaux rêves ou « mettre la viande dans le torchon », ça n’a l’air de rien, mais cela peut devenir de la résistance en chambre.

Pour le chef de produit zélé Isidore Beaupieu, personnage principal de ce « seul en scène », tout démarre par une attaque malencontreuse de narcolepsie en pleine réunion de présentation d’un réveil révolutionnaire. Devenu le héros malgré lui des Homo-sapions, mouvement de résistance pro-dodo, il vit alors une révélation : celle de l’importance du sommeil dans un monde qui va trop vite, coincé entre la course à la performance de l’entreprise et l’addiction aux écrans qui dévore nos temps « morts ».

Seul en scène, Michaël Hirsch fait vivre une galerie de personnages impressionnante tout en gérant avec malice sa farandole de jeux lexicaux. De quoi soutenir l’attention des spectateurs les plus fatigués et les embarquer dans une mise en scène inventive, avec des surprises dont il ne faut rien dévoiler.

Si la forme est légère, le propos doit nous interpeler. Après le spectacle, Michaël Hirsch m’a confirmé avoir lu avec attention le livre de Jonathan Crary, 24/7 – Le capitalisme à l’assaut du sommeil. Une analyse sans concession d’un mécanisme dévorant : celui d’un idéal de vie sans pause, connectée à tout moment, où l’on cherche à réduire absolument le temps sans rentabilité du gros dodo. Chez Netflix, on dit même que le concurrent principal de la société n’est autre que le… sommeil, sur lequel il faut grignoter des parts de veille connectée.

Les dernières études de Santé Publique France révèlent que le temps de sommeil moyen en France vient de plonger en dessous des 7 heures, durée pourtant minimale pour une bonne récupération. Le plus grave serait que le sommeil soit remplacé petit à petit par un mode « veille » ou qu’un laboratoire médical découvre comment s’en passer. L’armée américaine étudierait des méthodes pour qu’un soldat puisse rester opérationnel sans dormir pendant 7 jours. La recherche militaire étant à l’avant-garde d’innovations réutilisées dans le domaine civil, on pourrait s’en inquiéter. La pression socio-économique sera-t-elle alors trop forte pour les résistants du sommeil biologique, garants de la saine alternance du jour et de la nuit et du repos naturel ? Un enchainement de conséquences cauchemardesques pourrait se cacher derrière les pas des hackers de la couette. Prenons garde à ne pas nous laisser endormir… pour au final perdre le sommeil.

Après avoir vu Je pionce donc je suis avant le 19 janvier au Théâtre du Lucernaire, il vous restera à savourer en 2020 plus de 300 gros dodos peuplés de doux rêves. C’est en tout cas ce que je vous souhaite. Prenez soin de vous.

REBONDS…

Le quotidien Le Parisien en a pensé ceci

Les Inrocks ont pensé ceci du livre de Jonathan Crary

 

« Déshabillez-mots » invente le strip-dico.

Les mots ont une âme et des choses à dire. Avec le talent, ils peuvent même prendre chair : c’est ce que nous prouvent Léonore Chaix et Flor Lurienne, les auteurs et interprètes de la pièce « Déshabillez-mots » à l’affiche du Studio des Champs-Elysées  jusqu’au 1er juillet.  Comme je ne sais pas résister à la fantaisie lexicale, je suis donc allée déguster moi aussi mon « Déshabillez-mots » : je vous invite à faire de même avant qu’il ne soit trop tard (avant le 1er juillet donc !).

D’abord sous la forme de chroniques radiophoniques, la pièce a joué les prolongations avant de rebondir pourquoi pas dans quelque temps sur le petit écran.

C’est quoi le principe? C’est quoi l’idée ? Les deux actrices piquantes incarnent littéralement et à tour de rôle des mots triés sur le volet. Lors de sketchs- interviews, ces mots-personnages vont pouvoir s’exprimer en toute sincérité  sur ce qui fait leur succès ou leurs déboires, sur les malentendus dont ils souffrent, sur leur sens caché ou suggéré…  De « procrastination » à « paresse » en passant par le duo des confondus « ennuyant-ennuyeux », ça fuse d’intelligence et de malice, ça nous pousse dans les retranchements du glossaire. L’étymologie rencontre la psychologie, le tout ponctué de trouvailles de mise en scène qui soulignent le glamour du strip-texte. J’ai eu un faible pour la « paresse » avachie et pitié de la « pusillanimité » en disgrâce… J’ai adoré les signes de ponctuation. A quand le tome 2 mesdames ? Car j’ai détesté que ça se termine même s’il le fallait bien : tout à une fin, même si on n’a jamais le dernier mot.

> Le site de la pièce

> Le lien pour découvrir leur success story