Aphorismes d’un parfumeur

Aphorismes d'un parfumeur - Nez littérature Contrepoints Dominique RopionNous sommes tous nés quelque part mais certains sont nez. Dominique Ropion est de ceux-là. Son odorat est devenu une palette. Ce sens « reptilien » est chez lui d’une subtilité supérieure. Auteur de nombreux succès de parfumerie, il nous offre un vrai dépaysement sensoriel pour nos péninsules olfactives ordinaires…

Poésie chimique, mais jamais chimérique

Se plonger dans « Aphorismes d’un parfumeur », c’est comme ouvrir un flacon étrange. Premièrement, parce qu’on n’y trouve aucune « sentence, phrase brève et doctrinale ayant une portée philosophique ou morale », définition grosso modo de l’aphorisme. C’est un mot qui sent néanmoins très bon à l’oreille. Dans ce flacon de papier, on se régale de courts chapitres qui nous font naviguer dans la palette du nez.

On découvre que la coumarine a bercé notre enfance grâce à une fameuse colle blanche en pot. On y croise la frambinone barbe à papa, le veltol à effet caramélisé, le Verdox, l’Hédione, le Cashmeran ou l’Ambroxan. Ces noms étranges pourraient-ils être aussi évocateurs que du Baudelaire s’ils étaient agencés avec talent par un poète un peu chimiste ? Un jour peut-être… Pour l’instant, le poète en question est un nez comme Dominique Ropion qui assemble les molécules sans relâche, sur le fil d’un funambule, tant la chimie des quantités et le mariage des accords sont subtils. À travers son récit qui procède par touches, on comprend mieux la patience infinie qu’il faut pour créer un nouvel élixir et cela ne peut laisser indifférent. Cette patience est la sœur siamoise de l’humilité qui doit accompagner tout lancement d’un nouveau « jus ». Une humilité lucide devant le succès imprévisible de certains parfums et l’accueil mitigé de certaines créations. Dominique Ropion en fait une règle de création aussi mystique que détachée en reprenant le mot de Jean Cocteau : «Puisque ces mystères nous dépassent, il convient de feindre d’en être l’organisateur. » Quand le succès est au rendez-vous, cela donne Ysatis ou Amarige de Givenchy, La vie est belle de Lancôme, Alien de Mugler, Invictus de Paco Rabanne, Portrait of a Lady chez Frédéric Malle, etc.

Une touche de Leibniz dans le cou ?

Pour chaque parfum, la personne qui le portera ignorera le plus souvent sa composition exacte, simplement séduite par le résultat sensoriel d’ensemble. A contrario, le nez qui l’a conçu le connaît par cœur et s’avère capable d’en décomposer toutes les notes. Cette différence fondamentale de perception m’a refait penser à ce cher Leibniz, le philosophe qui en 1704 se penchait sur la conscience et les « petites perceptions » dans Nouveaux Essais sur l’Entendement Humain. Leibniz remarque qu’il existe des impressions que nous enregistrons sans qu’il y ait de perception totalement consciente. Pour l’illustrer, il utilise la métaphore de la mer et de ses milliers de vagues. Lors d’une balade sur la plage, j’entends le bruit de chaque vague dans le mugissement de la mer, mais confusément sans prêter attention à chacune d’elles, sans arriver à séparer correctement chacun des bruits constituant pourtant ce « mugissement » de la mer comme l’appelle notre cher Leibniz. Habitant ou pas en bord de mer, le parfumeur est cet être surdoué de la perception, qui va intellectuellement être capable de passer sans cesse de la note parfumée à la sensation d’ensemble, comme dans un ressac mental. Impressionnant, même au soleil levant.

Le parfumeur parfumé

Dans « Aphorismes d’un parfumeur », entre les détours par la tubéreuse, la pointe indispensable de vulgarité du dihydromyrcénol, les ressorts de l’addiction ou la fascination respectueuse pour la rose, Dominique Ropion répond à une question essentielle qu’on a dû lui poser à maintes reprises : quel parfum porte-t-il et un nez peut-il même se parfumer ? Dominique Ropion cède simplement au rituel du splash d’Eau de Cologne. Explication… « Peut-être que je porte peu de parfums, car je porte sans relâche, sur les mains et les bras, les essais de mon travail, que j’évalue à la recherche des résultats d’infimes variations, d’un millième de concentration en moins ou en plus. Peut-être que je porte peu de parfum, car je préfère les sentir. » Les œnologues recrachent, les parfumeurs préservent leurs narines d’effluves personnels susceptibles de les déconcentrer. Logique. Une mise en retrait qui doit aussi s’accompagner d’un étonnement toujours renouvelé en croisant dans la rue une femme qui porte un parfum que vous avez créé, Monsieur Ropion. Entre votre parfum et l’attirance de cette inconnue pour votre création dans une parfumerie, une passerelle invisible s’est tissée. Quel métier magique… dont nous avons la chance de partager les « aphorismes ».

REBONDS

 

 

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