Vous avez dit « Pourquoi ? »… comme c’est étrange.

Philippe Huneman Pourquoi Editions AutrementAvis aux amateurs de polars qui adorent chercher le mobile : passez votre chemin. La quête du pourquoi de Philippe Huneman est un sport de combat au pays de la logique, de la philosophie et de la métaphysique. Avec  POURQUOI ? Une question pour découvrir le monde (Ed. Autrement), il s’adresse pour la première fois à un public non universitaire pour décortiquer ce qui se cache derrière le mot-clé de notre curiosité. Philosophe des sciences et directeur de recherche au CNRS, l’auteur propose une plongée intellectuelle qui reste exigeante pour nos neurones.

Et pourquoi « pourquoi » d’abord ? On croit connaître les mots anodins de notre quotidien et pourtant, la lecture de ce livre nous fait toucher un iceberg dont on feignait d’ignorer la partie immergée. On réalise même que la langue française nous embrouille quelque peu en employant le même mot interrogatif pour désigner trois notions pourtant différentes : la recherche de la cause (pourquoi suis-je tombé ?), du but (pourquoi veux-tu obtenir ce diplôme ?) et de la justification (pourquoi tuent-ils des innocents ?). Que de malentendus subtils mais possibles dans un seul mot… Observons aussi que notre langue a donné deux acceptions distinctes à « raison ». Cela nous oblige à admettre qu’avoir ses raisons… ne donne pas forcément raison ! Bref, on ne peut pas dire qu’on soit aidé et Philippe Huneman nous en fait la démonstration. Même si ma culture scientifique défaillante a été mise à rude épreuve par les passages de philosophie des sciences, on retire une vraie satisfaction de l’exploration que nous propose l’auteur. Ce n’est pas rien de d’intégrer la différence entre les causes déclenchantes et les causes structurantes ! Exemple : la cause déclenchante de la Première Guerre Mondiale (assassinat de l’archiduc François-Ferdinand) masque un peu trop les causes structurantes qui rendaient ce conflit dangereusement probable, indépendamment de l’assassinat… Il y a une vraie différence avec les causes mineures et contingentes qui ont pourtant fortement favorisé la défaite de Napoléon à Waterloo, qui n’était pas perdue d’avance sur le papier. Le travail de l’historien consiste justement en partie à faire la part des choses entre ces deux types de causes d’un événement.

Du hasard à la nécessité, il n’y a en fait qu’un pas dans l’interprétation et les complotistes adorent le franchir, présentant d’après Philippe Huneman, « d’intéressantes pathologies de la recherche raisonnable du pourquoi » ! Dans POURQUOI ? Une question pour découvrir le monde (Ed. Autrement), l’analyse de ce chapitre m’a beaucoup intéressée. Leur truc aux complotistes, c’est d’abord de refuser par principe tout hasard. Cela implique de rechercher systématiquement une explication à des éléments contingents sans liens entre eux, créant ainsi un biais cognitif redoutable, relatif au hasard et à la causalité. Dans la lignée de cette soif de cohérence, il faut aussi que l’impact psychologique de la cause de l’événement soit forcément proportionnel à celui de l’effet : deux tours percutées à Manhattan par un avion, c’est énorme… et il faut donc que ce qu’il y a derrière soit bien plus colossal qu’une « simple » attaque terroriste.

Cela répond aussi à l’éternelle envie de narration de la nature humaine : notre esprit adore transformer des circonstances fortuites en événements inexorables qui portent bien sûr la marque du fameux destin. L’infini discours sur l’Amour en est alors l’illustration la plus glamour. Incapables d’identifier avec une rigueur scientifique absolue les causes exactes de l’attirance entre deux êtres, nous renversons la situation : transformer la contingence radicale qui nous effraie en une suprême nécessité. Une idée de l’amour qui alimente autant les scénarios de films que notre histoire personnelle pour consolider notre relation amoureuse. N’est-ce pas, dans le domaine de l’amitié, le sens même de la phrase de Montaigne à propos de La Boétie : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi » ?

Au final bien sûr, après avoir croisé Leibniz, Kant, Hume et bien d’autres, l’auteur de POURQUOI ? Une question pour découvrir le monde (Ed. Autrement) nous emmène aussi du côté de la métaphysique. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Pourquoi suis-je moi ? Face à des questions étourdissantes, l’être humain bricole son système de réponses au fil des âges et en fonction des convictions. Là aussi, une fois de plus, l’envie d’y voir des intentions (le sens de la vie, un agent divin… ) prend vite le pas sur la recherche raisonnable de causes. Comme si finalement, il restait toujours en nous un peu de cet enfant qui imaginait que tout phénomène avait une raison simple et accessible… avant d’inonder ses parents de questions qui commencent par pourquoi !

Je pionce donc je suis

Je pionce donc je suis pièce de Michaël HirschEt si le sommeil était le dernier îlot de résistance face au règne de la performance utile et de la marchandisation galopante ? Et si le mode off, avec ou sans doudou, était la matrice indispensable à tous les rêves humanistes ? Avec l’humour qu’on lui connaît et l’amour des mots qui le caractérise, Michaël Hirsch monte sur la scène entouré de douillets oreillers pour nous en convaincre : c’est la pièce Je pionce donc je suis à l’affiche du Théâtre du Lucernaire (Paris). Pioncer, se mettre en veille, faire de beaux rêves ou « mettre la viande dans le torchon », ça n’a l’air de rien, mais cela peut devenir de la résistance en chambre.

Pour le chef de produit zélé Isidore Beaupieu, personnage principal de ce « seul en scène », tout démarre par une attaque malencontreuse de narcolepsie en pleine réunion de présentation d’un réveil révolutionnaire. Devenu le héros malgré lui des Homo-sapions, mouvement de résistance pro-dodo, il vit alors une révélation : celle de l’importance du sommeil dans un monde qui va trop vite, coincé entre la course à la performance de l’entreprise et l’addiction aux écrans qui dévore nos temps « morts ».

Seul en scène, Michaël Hirsch fait vivre une galerie de personnages impressionnante tout en gérant avec malice sa farandole de jeux lexicaux. De quoi soutenir l’attention des spectateurs les plus fatigués et les embarquer dans une mise en scène inventive, avec des surprises dont il ne faut rien dévoiler.

Si la forme est légère, le propos doit nous interpeler. Après le spectacle, Michaël Hirsch m’a confirmé avoir lu avec attention le livre de Jonathan Crary, 24/7 – Le capitalisme à l’assaut du sommeil. Une analyse sans concession d’un mécanisme dévorant : celui d’un idéal de vie sans pause, connectée à tout moment, où l’on cherche à réduire absolument le temps sans rentabilité du gros dodo. Chez Netflix, on dit même que le concurrent principal de la société n’est autre que le… sommeil, sur lequel il faut grignoter des parts de veille connectée.

Les dernières études de Santé Publique France révèlent que le temps de sommeil moyen en France vient de plonger en dessous des 7 heures, durée pourtant minimale pour une bonne récupération. Le plus grave serait que le sommeil soit remplacé petit à petit par un mode « veille » ou qu’un laboratoire médical découvre comment s’en passer. L’armée américaine étudierait des méthodes pour qu’un soldat puisse rester opérationnel sans dormir pendant 7 jours. La recherche militaire étant à l’avant-garde d’innovations réutilisées dans le domaine civil, on pourrait s’en inquiéter. La pression socio-économique sera-t-elle alors trop forte pour les résistants du sommeil biologique, garants de la saine alternance du jour et de la nuit et du repos naturel ? Un enchainement de conséquences cauchemardesques pourrait se cacher derrière les pas des hackers de la couette. Prenons garde à ne pas nous laisser endormir… pour au final perdre le sommeil.

Après avoir vu Je pionce donc je suis avant le 19 janvier au Théâtre du Lucernaire, il vous restera à savourer en 2020 plus de 300 gros dodos peuplés de doux rêves. C’est en tout cas ce que je vous souhaite. Prenez soin de vous.

REBONDS…

Le quotidien Le Parisien en a pensé ceci

Les Inrocks ont pensé ceci du livre de Jonathan Crary

 

« Les Possédés » de la tech, c’est bien nous

Les Possédés - Arkhé Editions Livre Tech TrashAlors comme ça, vous dégainez naïvement votre smartphone sans savoir ce que recouvrent les termes blitzscaling*, tech-brandosaure* ou les proverbes « Winner takes all* » et « Fake it until you make it*» ? Franchement, il est temps que vous souleviez le capot de la techno au pays des merveilles, en compagnie de deux fondateurs du collectif Tech Trash. Comme leur petit nom l’indique, ils ne se lassent pas de tacler les startuppers et les apprenties licornes… avec un humour caustique qui fait déjà le succès de leur e-newsletter. Dans leur livre Les Possédés publié chez Arkhé Editions, on quitte l’actu pour les retrouver en mode « analyse du problème de fond »… Que les techno-béats préparent leurs mouchoirs !

On arrête de se voiler la face

Comme de vrais gamins avec nos super jouets, nous avons eu notre période d’émerveillement béat devant les prodiges de la Silicon Valley. Mais le vent tournerait-il ? Après la lune de miel, voici que de plus en plus de voix se font entendre pour dénoncer le pompage sans vergogne de nos données personnelles, l’optimisation fiscale à gogo qui fait tache en ces temps de disette, la propagation accélérée des fausses nouvelles sur les réseaux sociaux… jusqu’à la manipulation insidieuse des électeurs à grande échelle. Un retour de bâton appelé aussi « tech-lash »… mais qui peine à réduire significativement le nombre d’utilisateurs de ces démons du XXIe siècle ! Ahhh… schizophrènes que nous sommes. Pendant ce temps, bien sûr certains continuent d’apparenter Steve Jobs à un messie et d’autres d’ignorer gentiment le modèle économique des services numériques qu’ils utilisent à longueur de journée. Erreur contemporaine notoire qui signe juste l’effacement du citoyen concerné devant le consommateur individualiste, hypnotisé par l’avantage instantané, avide de simplicité… et légèrement possédé par l’afflux de dopamine dès qu’il voit un nouveau like sous sa dernière photo de chaton.

Sous-titré « Comment la nouvelle oligarchie de la tech a pris le contrôle de nos vies », le livre des deux membres de Tech Trash, Lauren Boudard et Dan Geiselhart, explore donc les nombreuses dimensions de cette toile d’araignée douillette tissée par les maîtres du Net qu’on ne présente plus : Google, Amazon, Facebook, Apple, Uber, Deliveroo, Microsoft, Airbnb etc., etc.

Le confort empêcherait-il de penser ?

Dans Les Possédés, vous apprendrez plein de choses passionnantes pour surfer en ouvrant les yeux. Vous remonterez aux sources de l’idéologie de la Silicon Valley qui se nourrit aussi bien des rêves libertaires hippies que de l’idéologie libertarienne ultralibérale qu’on peut résumer par « Le moins d’état possible et zéro régulation : les égoïsmes exacerbés et le marché roi font tout ça très bien ». Vous comprendrez en quoi nous sommes esclaves de la tyrannie de la commodité : tous ces sites et applis apportent tellement de simplicité et de fluidité qu’il est très difficile de s’en passer. Dans Les Possédés, vous découvrirez les chiffres astronomiques du lobbying de la tech et l’ampleur du « pantouflage » de ses hauts responsables… Pour vous faire patienter, je peux juste vous avouer que « En 2018, Facebook aura dépensé plus que le géant du glyphosate Bayer-Monsanto et le roi de la clope Philip Morris en lobbying européen. »

Et parce que je vous sens attirés par les chiffres, je vous promets que vous saurez exactement comment fonctionne l’optimisation fiscale des GAFA (entre autres)… avant de bien comprendre que celui qui paie la plus grosse part d’imposition lors d’une course Uber à 20 €, c’est de très très loin le conducteur. Lire la suite « « Les Possédés » de la tech, c’est bien nous »

Liberté, égalité, beau fessier… au secours !

liberté égalité beau fessier le temps des cerises pubParmi les féministes, il y a un peu de tout. Il y a des personnes plutôt cool qui viennent en paix vers le genre humain, mais qui aimeraient bien que les usages et les droits progressent plus vite qu’un escargot dans une trace de suie. Il y a aussi des personnes qui ont la moutarde au nez facile parce que des siècles de déni phallocrate, cela peut transformer l’impatience en grosse colère. On s’en douterait : dans l’ensemble, cette campagne de la marque Le Temps des Cerises ne leur a pas vraiment plu en février-mars dernier. Après avoir suscité la polémique, jusqu’à son retrait dans certaines communes, la voici de retour en novembre dans les rues. L’occasion de revenir cette fois-ci sur le sort qu’elle réserve au mot « fraternité ».

La fraternité à la trappe

Comment dire… Remplacer le mot « fraternité » de notre devise républicaine par « sororité » afin de souligner le combat pour rendre les femmes plus visibles et plus écoutées dans tous les domaines, on voit l’idée. Remplacer « fraternité » par « beau fessier », là, disons-le, on n’est plus dans l’amicalité et le progrès du genre humain.

« Habillez-vous donc chez nous et vous aurez de plus belles fesses » n’était pas trop jouable… et puis c’est trop long, voire un peu sur-prometteur. Il vaut mieux s’en tirer avec une revendication pseudo-révolutionnaire et une rime qui balance pas mal des hanches. Au pire, c’est le bad buzz des Chiennes de Garde, mais pourquoi pas ? C’est quand même du buzz… On brûle d’envie de consulter les recommandations du planning stratégique sur cette campagne. Sous-titrage pour les non-communicants : le planning stratégique n’a rien à voir avec le planning familial. Dans les agences de pub, c’est le service réunissant des têtes pensantes très à la pointe des tendances marketing et sociologiques pour identifier le bon angle à donner à un message publicitaire hyper en phase avec son époque.

Le marketing de la fesse, c’est compliqué

À la place, nous devons nous contenter de la justification de la marque face à la polémique sur les réseaux sociaux (sur son site également): Lire la suite « Liberté, égalité, beau fessier… au secours ! »