Parlez-vous l’esprit d’enfance ?

Esprit d'enfance, Roger-Pol Droit, Odile Jacob

Je vous présente mon véritable ours en peluche. Il n’a pas tout lu.

L’école est bientôt finie, mais l’esprit d’enfance toujours lui survit. Parfois, nous avons même tout intérêt à y puiser pour avancer dans notre vie d’adulte. Mais comment le retrouver ? Dans son tout dernier livre Esprit d’enfance, Roger-Pol Droit nous prend presque par la main pour ouvrir la malle du grenier… À propos de l’enfance, l’Histoire oscille, comme sur une balançoire : d’un côté, la relégation à l’ancienne d’une humanité en devenir qui ne doit pas parler à table ; de l’autre, le culte de l’enfant roi, génialement innocent et surtout « pourri-gâté ». On n’hésite pas non plus à dire que « la vérité sort de la bouche des enfants »… alors que ce dicton contredit d’emblée l’étymologie du mot enfant, qui vient du latin infans et qui veut justement dire « qui ne parle pas, qui n’a pas accès au langage ». On ne sait plus qui croire, je vous le dis.

L’esprit d’enfance n’est pas ce que vous croyez.

Au moins, avec Roger-Pol Droit, on déchire les belles images pour partir à la découverte de quelque chose de bien moins cliché et qui concerne tout autant les adultes. Pas de puérilité, ni d’enfantillage. Il est ici question de s’entraîner à replonger dans nos souvenirs et notre part enfouie d’enfance pour y retrouver cette distance étonnée qui nous rend plus vivants, de 7 à 107 ans. Oui, compte tenu de l’allongement de l’espérance de vie, il serait temps de remettre à jour certaines expressions…

L’esprit d’enfance n’a pas d’âge.

Il nous sert de batterie perpétuellement rechargeable pour penser, agir et créer. Pour mieux l’approcher et le reconnaître en nous-mêmes, nous suivons Roger-Pol Droit dans sa propre quête au fil de souvenirs qui servent de cailloux blancs aux onze chapitres, précédés également d’un petit exercice pour nous aider à réveiller notre esprit d’enfance. Onze chapitres, onze travaux pour votre été : défricher, ne pas savoir parler, parler sans savoir, déraisonner, jouer sans fin, s’émouvoir sans cesse, s’abêtir divinement, errer toujours, réinitialiser, s’extraire du temps, s’extraire de soi. N’ayez pas peur des contradictions, car tous les paradoxes de l’esprit d’enfance sont des forces motrices : le silence fait parler, l’ignorance fait chercher, une part de déraison stimule la réflexion, une part de jeu soutient le sérieux, l’éternité intensifie l’instant, l’oubli de soi suscite la découverte du monde, etc. Et une règle ultime pour que tout cela soit fructueux : cultiver le déséquilibre permanent, comme nous le rappelle le processus de la marche, déséquilibre provoqué et rattrapé constamment, pour avancer comme pour penser.

L’esprit d’enfance nous laisse sans voix.

En revenant sur le premier mutisme de l’enfant, qui se retrouve dans son étymologie, Roger-Pol Droit nous fait entrevoir aussi la course poursuite du langage, quête sans fin du mot juste, vouée à l’échec. Un passage qui m’a fait forte impression. Je vous le fais partager avant de nous quitter. Un extrait qui peut expliquer pourquoi je bavarde autant par écrit ? La bonne/mauvaise nouvelle, c’est que ce n’est pas près de finir…

« Bien sûr, nous parlons. Nous ne faisons même que cela, pour penser, pour aimer, pour agir, pour avoir conscience de nous, des autres, du monde. (…) Nous écartons trop vite, emportés dans et par les paroles, tout ce que les mots, jamais, ne peuvent dire. En particulier, la singularité exacte et unique des objets, des instants, des personnes. Or aucune phrase, jamais ne peut capter précisément le grain du réel et le flot du temps. (…) Il existe donc bien une part de silence que nous ne supprimerons jamais. (…) L’esprit d’enfance est sans paroles, et c’est ce qui nous fait parler. C’est un paradoxe, mais il n’a rien d’inouï. Notre ignorance sans fin est, de la même manière, le cœur de notre capacité à connaître, et notre inaction est ce qui nous fait œuvrer. En ce sens, l’esprit d’enfance, incapable de langage, est l’influx secret de tous les discours. Il fait calculer le mathématicien, balbutier le poète, enquêter le chercheur. Il pousse dans fin l’explorateur à avancer, l’écrivain à phraser, le politique à exhorter. Le mutisme, voilà le moteur. Pour parler, penser, agir humainement, il faut cette dérobade interne du logos, cette aphasie première et persistante. En ce sens, toute parole est exercice d’enfance. » Esprit d’enfance, p. 47 (Ed. Odile Jacob)

REBONDS :

Présentation et revue de presse sur le site de Roger-Pol Droit

En juin, Philosophie Magazine s’interroge : quelle part d’enfance gardons-nous ?

Un podcast ? « Grand bien vous fasse » avec Ali Rebeihi sur France Inter : « Comment conserver son esprit d’enfance ? »

 

 

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2 réflexions sur “Parlez-vous l’esprit d’enfance ?

  1. Superbe, voilà un bien beau billet. Mon babil habituel s’en trouve balbutiant 😉 Heureux d’apprendre la bonne nouvelle quant à l’avenir de ton bavardage à l’écrit. La lecture de ton post me donne juste envie de te faire partager ce texte, comme si on se montrait tous les deux des babioles de gosses dans la cour de récré. C’est de Bobin :  » J. a été élevé par une mère institutrice qui le retenait dans la classe pour lui donner des cours supplémentaires, quand les autres enfants couraient sous le soleil. Les années ont passé. J. est devenu un intellectuel, c’est-à-dire quelqu’un que sa propre intelligence empêche de penser. Il écrit des livres sur les vagabonds au dix-neuvième siècle, cherchant en vain dans la poussière des archives la lumière qui enflammait la cour d’école à cinq heures sonnantes. » C’est marrant ton post, parce que je m’apprêtais à poster un texte titré « À ce petit guerrier de 1969 ». On s’retrouve à la cantoche avec mes bonbecs ?

    • Merci beaucoup pour ton enthousiasme et cette citation de Bobin. En nous, l’enfant est toujours là et il fait semblant de rien pour passer pour un adulte vrai. Pendant que j’écris ces lignes, il y a justement une petite fille sur une balançoire qui me regarde : elle est dans une des photos de l’étagère de gauche. Je lui jette régulièrement un coup d’oeil pour qu’elle sache que rien n’est perdu : cette petite fille, c’est moi bien sûr.
      Sans nostalgie ni idéalisation de l’enfance, c’est un pense-bête et une ressource comme l’esprit d’enfance que nous décrit Roger-Pol Droit. A tout à l’heure dans la cour pour lire « A ce petite guerrier de 1969″… j’aurai aussi des Dragibus 😉

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