La grande vaisselle

Liquide vaisselle Maison Verte, élu produit de l'année 2017, élu et efficace, c'est possible

En cette période où nous prenons le chemin des urnes, les éditorialistes aiment nous rappeler que dans de nombreux pays, les électeurs sont enclins au « dégagisme ». Magnifique néologisme pour dire qu’il y a une envie de rompre avec ceux qui s’accrochent aux rênes du pouvoir depuis trop longtemps. Un ras-le-bol du « On prend les mêmes et on recommence… ». Alors, c’est vrai que pour passer un bon coup d’éponge et retrouver des élus tout propres, rien de tel qu’un bon liquide vaisselle. En plus, s’il est plutôt « éco-responsable », un tel coup de torchon ne peut qu’accroître notre bonne conscience… Eh oui, l’année où aucun parti « purement » écologiste ne se présente aux élections présidentielles, c’est un liquide vaisselle écoresponsable qui se fait élire « produit de l’année 2017 » par les 10 000 foyers d’un panel de consommateurs. Les foyers laveraient donc déjà plus vert alors qu’il n’y a plus que les dinosaures ou les réactionnaires monomaniaques pour avoir oublié le développement durable et la survie de notre écosystème dans leur programme politique ! Mais je m’égare dans l’évier rempli de mousse… car je voulais vous faire remarquer que Maison Verte surfe aussi sur la vague du grand discrédit qui touche nos élus. Un clin d’œil opportuniste aux lamentations des Français au coin du zinc. Disposant de privilèges qui passent de plus en plus mal en période de serrage de ceintures, les élus seraient accusés en plus de ne pas faire correctement leur boulot au service de l’intérêt général. Ils seraient bien chers payés pour ne pas tenir leurs promesses et cultiveraient volontiers le conflit d’intérêts en lieu et place de l’intérêt général. Comme dans beaucoup de domaines, j’espère seulement que c’est le comportement honteux ou l’incompétence crasse de certains qui cache la forêt de tous ceux qui sont honnêtes et impliqués. C’est quand même dommage de gâter la soupe comme ça avec des bouts de pain moisis. Mais ce n’est pas tout : cette affiche captée à 7 H 38 m’a évoqué autre chose. Figurez-vous que dans la caste des liquide-vaisselle, je découvre qu’on ne se fait pas élire avant d’avoir prouvé son efficacité, du genre « je lis ton programme au dos de la bouteille et je te désigne comme président des liquide-vaisselle ». Non, là le liquide-vaisselle Maison Verte a été élu parce qu’il a apparemment fait ses preuves ! C’est une reconnaissance au mérite et non un blanc-seing pour faire à sa sauce pendant cinq ans. Comme quoi, il faut faire ses preuves pour être élu liquide-vaisselle de l’année 2017, alors que pour être Président de la République, il suffit de faire des promesses. Pour calmer votre trouble, je peux simplement vous concéder la taille de l’échantillon : normalement nous devrions être plus de 10 000 à glisser un bulletin dans l’évier.

Il me reste à vous souhaiter une bien bonne vaisselle. Évitez au moins de gaspiller l’eau, vous serez gentils.

Au bonheur des fautes

Muriel Gilbert Au bonheur des fautes orthographe VuibertVous n’imaginez pas à quel point l’exigence lexicale peut vous transformer en Don Quichotte qui se bat contre les moulins à fautes. La médiocrité textuelle pourrait nous terrasser si nous n’y prenons pas garde, nous, les professionnels de l’écrit. Connaissant mon implication dans le « Made in French » à titre professionnel, on m’a offert le livre de Muriel Gilbert « Au bonheur des fautes ». L’auteure est une éminente correctrice qui travaille dans un éminent quotidien : Le Monde. Même Bernard Pivot a un immense respect pour cette dompteuse du subjonctif et a chroniqué son livre dans le Journal du Dimanche

Que vous militiez contre le barbarisme ou que, au contraire, vous ne soyez pas encore réconcilié(e) avec le Bescherelle, je vous le recommande. Rien d’austère ou de prétentieux ne vous attend, car Muriel Gilbert réussit à nous faire sourire à chaque paragraphe. Grâce à elle, on plonge en fait avec amusement dans le quotidien du cassetin (compartiment d’une casse d’imprimerie et nom donné aussi au bureau des correcteurs dans la presse). On apprend une foule de choses sur les bizarreries de la langue française tout en se glissant dans les coulisses du métier de correcteur. On mène l’enquête sur l’accord du participe passé comme dans un polar nordique… et on déguste au fil du livre des apartés joliment appelés « Un bonbon sur la langue ».Muriel Gilbert Au bonheur des fautes Vuibert anagramme

Ce livre réussit donc un cocktail étonnant d’érudition savoureuse, d’anecdotes sur le parcours insolite de l’auteure et d’humour tendre sur le chef-d’œuvre en péril de la correction professionnelle.

De la résignation au mépris, il n’y a… qu’un saut de ligne !

Grâce au livre de Muriel Gilbert, j’ai aussi compris que nous ne devons pas nous résigner à la médiocrité linguistique dans les métiers de la communication et de l’information. Je ne peux en effet plus supporter qu’on me dise « Allez, on s’en fiche : de toute façon, personne ne verra la faute. » J’ai mis du temps à analyser ce qui me gênait dans cette posture faussement cool : en fait, c’est son irrespect fondamental mais non assumé. Un irrespect hypocrite et notoire pour les gens qui nous lisent, car c’est partir du principe qu’ils ne méritent pas notre exigence lexicale minimale et professionnelle. Le niveau baisse ma bonne dame et les gueux ne lisent plus, n’écrivent plus, alors on ne va pas en faire une pendule du fait qu’on écrit « quelque temps » et non pas « quelques temps ».

Jeu de dupe déguisé en discipline démodée… 

Eh oui,  l’application des règles du français, ce n’est pas hype en 2017. Ce qui est tendance, c’est d’être à la pointe de l’innovation, de réinventer les règles et de dire m… à ce qui est bêtement marqué dans un Bled. Seul l’ « orthobashing » sur les réseaux sociaux façon BescherelleTaMère peut éventuellement rendre tendance une exigence qui sent la vieille craie des hussards de la IIIe République. Il faut dire que le faux alibi de l’écriture SMS et la réforme de l’orthographe qui concède lâchement la cohabitation d’une ancienne et d’une nouvelle écriture ne font pas avancer la cause. Comme le rappelait récemment Bernard Pivot dans une interview, rien de mieux pour discréditer insidieusement une discipline que de flouter ainsi ses principes. Accepterait-on qu’en maths, 2 et 2 puissent faire éventuellement 5 ? On a les priorités qu’on veut bien se donner. Mais le laxisme orthographique ne serait pas scandaleusement hypocrite si le respect de ces règles ne servait pas ensuite à trier les lettres de motivation…

Pour finir sur un clin d’œil , il y a quand même un détail qui m’interpelle : Muriel Gilbert aurait-elle eu la fantaisie de laisser traîner une coquille pour titiller notre sagacité ? À la page 121, on peut lire en effet l’expression « de temps un temps ». Cette filouterie non dénuée d’élégance viserait ainsi à nous hisser un instant seulement au niveau d’attention du correcteur émérite, comme si on réussissait pour une fois à soigner son propre médecin… Un bref instant seulement.Muriel Gilbert Au bonheur des fautes Vuibert

REBONDS :

Le blog de Muriel Gilbert

Un petit extrait…Muriel Gilbert Au bonheur des fautes orthographe Vuibert

Le parti pris de Simone Weil avec un W

Simone Weil Note sur la suppression des partis politiques Climats J’ai toujours été un peu gênée par l’esprit de parti. J’ai toujours été affligée par l’œillère du sectaire sûr de son fait et par sa propension à tordre sans vergogne la vérité pour qu’elle aille dans son sens… au lieu de reconnaître que le camp adverse, sur ce point au moins, n’a pas tort. Comme beaucoup peut-être d’entre vous, j’en avais pris… mon parti, sous couvert, que les partis faisaient partie de la vie politique. C’était avant ma rencontre avec ces 45 pages lumineuses de Simone Weil : « Note sur la suppression générale des partis politiques », livre réédité en ce mois de mars chez Climats. Oui, Weil avec un W, car il s’agit de la philosophe qui travailla aussi à la chaîne chez Renault et non de la ministre qui s’est battue pour le droit à l’IVG. Simone Weil nous prévient : «  Presque partout (…) l’opération de prendre parti, de prendre position pour ou contre, s’est substituée à  l’opération de la pensée. » Quelqu’un qui porte en 1940 un diagnostic toujours d’actualité en 2017 mérite une saine relecture… Lire la suite

Et si la Réalité était une espèce à protéger ?

La Peugeot 3008 vient d’être sacrée « Voiture de l’année 2017», devenant d’ailleurs le premier SUV à recevoir ce prix. Je n’ai pas décidé de vous vanter ses qualités comme un pigiste de la presse auto. Non, je ne vais pas vous embarquer là-dedans. Cette consécration a simplement fait remonter de ma mémoire son spot publicitaire dont le concept avait titillé mes centres d’intérêts du moment. Le mâle du spot est en train de se faire un kif « pilotage extrême » à l’aide d’un masque de réalité virtuelle… quand finalement la réalité vraie reprend ses droits. Tout un symbole de ce qui nous taraude en 2017 ? Replay SVP…

Le slogan nous met donc bien le point sur le i de réalité : « Et si la réalité était la sensation la plus excitante qui soit ? » Un clin d’œil aux futurs véhicules autonomes qui ne se conduiront même plus, laissant sur leur faim les nerveux adeptes du levier de vitesses ? Peut-être… Une ode à l’aventure, la vraie (mais avec les airbags tout de même) ? Faut voir… En tout cas, l’appel de la réalité vraie, ce n’est pas une question pour de rire à l’heure où les technologies de Réalité Virtuelle veulent nous faire vivre des expériences ultimes garanties en sensations fortes, sans les risques qui y sont liés. Survoler New-York tel un oiseau comme au MK2 VR de Paris ou piloter un XWing comme dans StarWars n’offre pas de sensations « fausses », même si ce qui les a provoquées est artificiel. Le sujet est de savoir si le jeu de dupe du virtuel peut faire bouger les lignes quant à notre perception générale de ce qui est « réel », puisque désormais tout ce qui est numérique ou digital fait partie de notre réel. Le problème est de savoir si la pauvre réalité imparfaite pourra supporter la concurrence de l’univers virtuel paramétré selon nos désirs du moment. À force de nous offrir des expériences ultimes et de plus en plus personnalisées, la technologie va-t-elle nous rendre la vraie vie particulièrement terne et décevante ? Ne va-t-on pas aussi vers une scission entre ceux qui préféreront se réfugier dans le « virtuel » et ceux qui, dans le rejet du « faire semblant », revaloriseront ce qui ne se vit qu’une fois, par hasard et sans appuyer sur un bouton ?

Ce n’est peut-être pas une coïncidence si le débat enfle en parallèle autour des fake news, de la novlangue politique chère à Orwell ou de la post-vérité incarnée par Donald Trump. Si la frontière devient de plus en plus poreuse entre ce qui est vrai et ce qui pourrait l’être, la notion même de réalité pourrait perdre son importance… au point de devenir aussi floue et brumeuse que l’atmosphère irrespirable de Shangaï. La liberté d’expression et la rapidité des échanges va même peut-être de pair avec l’extension de notre crédulité, nous les créatures finalement plus « croyantes » que « raisonnantes »… Eh oui, certaines vérités sont changeantes et la réalité fort complexe. Il fut même une époque où l’on croyait que la Terre était plate… parce qu’on n’en avait jamais fait le tour. C’est vous dire si notre crédulité est vaste.

Heureusement, avant de vous replonger dans l’empire du faux avec le Gorafi ou un jeu vidéo, vous avez 5 mn pour découvrir en podcast pourquoi au final la vérité nous importe si peu… Replay SVP.