L’espoir a-t-il un avenir ?

L'espoir a-t-il un avenir Monique Atlan Roger-Pol DroitLe poète Dante avait inscrit à la porte de l’Enfer : « Laissez toute espérance, vous qui entrez. » Adeptes décontractés de la désespérance très tendance, aurions-nous fait, de cette sentence glaçante notre devise ? Monique Atlan et Roger-Pol Droit qui m’avaient déjà passionnée avec leur enquête HUMAIN partent à la recherche de ce qui a disqualifié peu à peu l’espoir d’un monde meilleur. Dans un court termisme devenu subrepticement la règle, il est de bon ton de savoir profiter de l’instant sans trop attendre de l’avenir… et en même temps, on sent bien que tout cela ne nous mènera pas bien loin. Ouvrons avec eux la boîte de Pandore pour voir si l’espoir y dort encore…et comment on peut le réveiller. Oui Pandore, car dans « L’espoir a-t-il un avenir ? », tout commence par ce mythe fondateur que l’on réduit un peu vite à l’amphore d’où sortent malencontreusement tous les maux du monde. On oublie qu’il y reste, tapie au fond, une entité que les Grecs appellent elpis. Sa parfaite ambiguïté résume la condition humaine : à la fois connaissance des tourments qui peuvent surgir et… ignorance de ce qui va vraiment advenir et quand. Un mélange d’attente inquiète et d’espérance positive. Ce n’est bien sûr que le début du voyage en terre d’espérance…

Avec « L’espoir a-t-il un avenir ? », le duo philosophique nous entraîne ensuite sur les pas du christianisme, dans l’attente du royaume de Dieu, sur ceux du judaïsme, résigné à un espoir infini… et à la suite de toute une lignée philosophique depuis l’antiquité grecque qui a snobé l’espoir avec dédain. Les stoïciens et les épicuriens combattaient ainsi le poison de l’espoir, carrément accusé de nous empêcher d’être là où nous sommes, là où ça se passe : le pré-sent ! Même Pascal, Montaigne ou Spinoza le regardent d’un sale œil. Pour eux, la Joie et la Vérité sont plus dans l’instant éternel que dans l’espoir incertain. Heureusement, l’écossais David Hume provoque une petite révolution en rappelant que tout cela est bien joli sur le papier, mais que l’être humain ne peut s’empêcher d’espérer. C’est même ce qui pourrait le distinguer de l’animal et faire toute sa dignité, car c’est bien connu : l’espoir fait vivre. Comment agir sans cela ? Seulement voilà, l’espoir collectif d’un monde meilleur, stimulé par l’élan scientiste du XIXe S. a été sacrément ridiculisé par les errances et les massacres du XXe S. Le IIIe Reich, les goulags et la bombe atomique ont gâché l’ambiance. C’est pourtant dans cet après-guerre médusé que deux penseurs atypiques sortent l’espoir du placard : Ernst Bloch et Hans Jonas. Le premier, auteur du Principe Espérance, rappelle qu’ « aucun homme n’a jamais vécu sans rêver les yeux ouverts », toujours en train d’anticiper, même quand il croit régler les questions du présent. C’est le philosophe de la révolution permanente, de l’histoire sans cesse en marche, adepte de tout ce que l’innovation peut apporter au genre humain. Hans Jonas, bien connu des écologistes et auteur du Principe Responsabilité (oui un tel effet miroir est assez rare…) envisage plus l’avenir comme quelque chose à préserver pour les générations futures : c’est d’éthique responsable dont il est question. Garantir que l’humanité de nos enfants ne soit ni supprimée, ni entamée, sont les conditions minimales pour parler d’avenir et d’espoir, sans cultiver la démagogie désinvolte.

Depuis ce double sursaut, silence radio et consommation à gogo. Guérie des lendemains qui chantent, le nihilisme ambiant refuse les risques de l’incertitude : au moins, quand on n’attend rien, on n’est pas déçu ! En plus, la désespérance est très pratique pour se délester de notre responsabilité vis-à-vis des générations futures. Monique Atlan et Roger-Pol Droit nous mettent donc en garde contre les tueurs d’espoir qui font un usage malhonnête du « carpe diem » et qui nous empêchent tout bonnement de « rêver les yeux ouverts ». Ceux qui brandissent un mélange d’épicurisme revisité, de nihilisme moderne et de bouddhisme tendance. Les auteurs nous proposent aussi différentes directions pour réapprendre à espérer collectivement…que je ne saurais déflorer. Finalement, dans un monde qui n’aime rien tant que l’instant permanent, l’espoir est un acte subversif qui ose redonner du temps long à notre avenir commun, en totale contradiction avec tous les tribuns qui voudraient nous calmer avec des sentences soporifiques du type « There is no alternative ». Tout bonnement révolutionnaire… pour faire de notre monde autre chose qu’un enfer. Si même Coca-Cola récupère l’épicurisme à la sauce « présentisme » avec sa nouvelle signature mondiale « Savoure l’instant », c’est qu’il est temps de boire d’autres paroles.

REBONDS

>Une parenthèse radio de 7 mn sur le livre, avec l’un des auteurs

>La revue de presse sur le livre, sur le site de Roger-Pol Droit

 

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2 réflexions sur “L’espoir a-t-il un avenir ?

  1. Vue sur les réseaux sociaux, cette citation « Ceux qui pensent que c’est impossible sont priés de ne pas déranger ceux qui essaient .» Je serais tenter de croire, tout comme Alain, que la solution est dans l’action (et non pas dans le rêve ou la béatitude)

    • Justine Dauphin dit :

      J’aime beaucoup cette phrase. Simplement parce que la tentative a une valeur qu’on ne peut pas éliminer d’un revers de la main.

      Je suis aussi parfaitement d’accord que l’optimisme doit se placer dans l’action – Comme Camus, je suis optimisme par nécessité, c’est une posture franche prête à renverser des montagnes (et je l’espère pour longtemps, même quand je suis désespérée du monde, je creuse.).

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