Une grippe à double-sens

grippé, économie grippée, coronavirus, grippe En ces temps de coronavirus, certains pourraient être tentés de se barricader avec des vivres pour 3 mois. Loin des tousseurs partageurs et des fiers à bras désinvoltes qui refusent de se laver les mains.  Grâce au coronavirus, ils auraient peut-être alors assez de temps libre pour redécouvrir le double sens du mot grippé, à l’aide d’un dictionnaire qui prenait la poussière sur une étagère.

Oui, rappelons-le : quelle merveille que la langue française dont les trésors peuvent prendre sans coup férir une actualité brûlante, celle qui affiche 39,5° C sous les aisselles.

L’histoire du mot grippe n’est pas banale. Le mot a d’abord qualifié au XVIIe siècle une « fantaisie soudaine, un caprice » avant de s’étendre à l’expression « prendre en grippe » vers 1760. En parallèle, Monsieur Robert nous indique que c’est en 1743, que le mot grippe qualifie la maladie infectieuse que nous connaissons, essentiellement parce qu’elle saisit avec soudaineté sa proie à l’immunité défaillante.

Tout cela suit tranquillement son cours et puis un jour, apparemment en 1869, apparaît le mot grippage, pour désigner « le ralentissement ou l’arrêt du mouvement de pièces ou organes mécaniques, provoqué par le frottement et la dilatation de surfaces métalliques mal lubrifiées ». L’extension du domaine de l’usage finit par entraîner l’élargissement du sens au mauvais fonctionnement d’un système (l’économie par exemple).

Que les deux acceptions, médicale et mécanique, viennent en 2020 se rejoindre avec fracas, laisse rêveur. Que les auteurs de science-fiction aient toujours envisagé des fins de cycles à la sauce pandémie semble attendu. Que l’économie mondialisée se grippe sérieusement à cause d’un minuscule virus ne viendrait en revanche pas tout de suite à l’esprit du premier trader venu.

Sans vouloir offenser les victimes humaines du coronavirus (également appelé covid-19 parce que c’est quand même plus facile à écrire et que ça ne peut pas faire de tort à une bière)… donc, oui, sans vouloir minimiser le bilan humain, les dommages collatéraux économiques pourraient surpasser bien des craintes, donner des sueurs aux banques centrales et filer des frissons aux ministres de l’économie. La délocalisation à outrance des industries pharmaceutiques se révèle soudain dangereuse et un peu irresponsable. La chaîne de valeur qui permet d’économiser aux quatre coins du monde sur toutes les étapes de fabrication peut mettre à l’arrêt des entreprises en panne de pièces détachées. La mobilité humaine entre les continents s’avère être un facteur aggravant de la transmission. Le secteur des loisirs et du tourisme est alité pour une période indéterminée… Seuls les fabricants de gel antibactérien n’auraient pas rêvé une plus belle croissance.

Quelle réflexion oserons-nous avoir collectivement sur nos interdépendances mises en place pour doper la rentabilité à court terme ? Une grippe plus féroce que les autres peut-elle nous ouvrir les yeux sur ce qui est vraiment grippé dans ce monde de brutes ? Quand tout est grippé, il faut remettre du lubrifiant. Sa formule ressemble peut-être à un mélange de civisme, de bon sens, d’humanisme et de saine remise en cause de nos travers planétaires. Pour commencer, à notre humble échelle individuelle de fourmi, faites-moi le plaisir de tousser dans votre coude : cela crée dans le bus une ambiance bien plus cool que l’éternuement intempestif sans barrière de savoir-vivre. À la façon du paracétamol effervescent, l’individualisme décomplexé devrait être soluble dans la responsabilité collective.

 

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